Égypte ; Vers la voie turque ?

Deux événements marquent l’actualité immédiate et structurent déjà celle de demain avec ses interrogations, supputations et questions sans réponse (pour le moment) : il s’agit des révolutions “post-islamistes” et de la naissance (re-naissance) de la “poudrière algérienne”, de l’agitation en Jordanie et au Yemen ; mais aussi du début de la campagne électorale présidentielle avec un Président-candidat dans sa phase de reconquête de l’opinion publique au moment même où les rumeurs parisiennes tentent d’imaginer Fillon comme candidat de remplacement au cas où la cote de popularité resterait aussi basse que depuis un an.

 
Quelle interprétation faire des soulèvements populaires en Afrique du Nord et en Égypte ? Doit-on utiliser notre vieille grille d’interprétation de plus de trente ans, celle de la révolution islamique d’Iran ou doit-on plutôt suivre le politologue Olivier Roy affirmant qu’il s’agit d’une «génération post-islamiste», ceux qui manifestaient en Égypte étant selon lui ceux précisément qui manifestaient en Iran contre Ahmadinejad. En effet le mouvement est séculier car il sépare religion et politique ; et la pratique religieuse s’est individualisée. Par ailleurs les mouvements n’ont pas de leaders (il n’y a pas de personnalisation de l’opposition, des oppositions), il n’y a pas de partis politiques, pas d’encadrement, pas de culture ni d’encadrement démocratique. Quant aux islamistes qui restent le danger dans les analyses des politiques occidentaux, ils ont perdu le monopole de la parole religieuse dans l’espace public qu’ils avaient en 1980. Comme le souligne Olivier Roy, «la réislamisation a entraîné une banalisation et une dépolitisation du marqueur religieux… tout devient islamique, du fast-food à la mode féminine». Ainsi la question aujourd’hui n’est plus de savoir si les dictatures sont le meilleur rempart contre les islamistes ou non (les islamistes étant devenus des acteurs du jeu démocratique) mais de se demander si l’armée restera dans son rôle prétorien, si elle prendra le pouvoir directement ou si elle choisira la voie turque (garante des institutions et des traités internationaux mais s’effaçant devant un pouvoir civil démocratiquement élu). Ainsi, contrairement aux plus tenaces des clichés occidentaux, «nous ne sommes plus dans l’exceptionnalisme arabo-musulman».
Deuxième événement dont l’importance ne peut être comparée à l’aune de la nouvelle géopolitique méditerranéenne, la prestation du Président de la République dans un exercice inventé, il y a quarante ans, par VGE, utilisé sans succès par Jacques Chirac, tenté par François Mitterrand et pour la deuxième fois essayé par le chef de l’État, Président-candidat.
Comme ses prédécesseurs, il est encore président et déjà candidat : telle est la rançon du quinquennat ! “Parole aux Français” certes mais surtout “Parole à Nicolas Sarkozy” qui, adoptant une pose compassionnelle s’est adressé à son électorat traditionnel, et a “travaillé” les thèmes attendus pour la campagne de 2012 : l’Islam en sera alors que Marine Le Pen a fait de l’islamophobie son cheval de bataille, “un Islam de France” et non pas un “Islam en France” ; second thème : la sécurité (délinquance des mineurs, hyperviolence de certains criminels, rapports avec les magistrats). Reste à s’interroger sur les conséquences d’une telle émission reléguée dans l’actualité à cause de la révolte égyptienne, sur l’impact des représentants du “pays réel” sur le “pays légal”, sur le temps trop long (deux heures et demie), néanmoins bien suivie (9 millions de téléspectateurs à 20h30, plus de 6 millions à 22h45). Il n’est pas certain que la reconquête de l’opinion publique passe par ce module d’émission où le public regrette l’absence de vrai contradicteur et de vraie contradiction, où le Président éprouve des difficultés à se “re-sacraliser” (n’est-ce d’ailleurs pas trop tard ?), où le discours auto-justificateur (rhétorique argumentative logique pour tout Président-candidat) ne suscite pas une nouvelle dynamique, où, pour le coup les Français ne voient pas l’histoire se faire sous leurs yeux. Il appartient donc aux candidats, à Nicolas Sarkozy comme aux autres de mettre un terme à «la crise très profonde de l’esprit public» (selon Vincent Peillon), de refonder l’identité républicaine et de réduire l’écart entre les «discours de tréteaux» comme disait Jean Jaurès et les «pratiques opportunistes» comme les appelait Maurice Merleau-Ponty.

Stéphane Baumont


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