[DOSSIER] Ces pros qui parient sur le vélo

©Franck Alix/JT
©Franck Alix/JT

ÉLAN – Ils sont artisans, bricoleurs, ostéopathes, informaticiens… À Toulouse, plusieurs entrepreneurs ont décidé de se démarquer en proposant leurs services à vélo. Une tendance en plein essor.

8h30 au centre de Toulouse. Alors que la circulation commence à s’engorger sur les boulevards, Jacques Gaudefroy s’engage dans la rue Ninau, une voie à sens unique. Casque vissé sur la tête, il manie avec habileté son grand vélo cargo, une bicyclette à assistance électrique munie d’un caisson de rangement à l’avant. Ce matin, cet artisan bricoleur a rendez-vous chez un particulier. Pas nécessaire de chercher une place de stationnement, il gare sa monture au pied de l’immeuble en quelques minutes. Au programme de son chantier, changer des spots et rafraîchir un mur d’un coup d’enduit et de peinture. Tout ce dont il a besoin se trouve dans le coffrede son vélo. Il ouvre les deux cadenas et saisit sa boîte à outils. « J’ai une caisse pour l’outillage léger, comme les tournevis, les marteaux… Je peux en ajouter une autre à côté où j’emporte ma scie sauteuse ou ma perceuse », explique-t-il.

Cela fait un an et demi que cet artisan parcourt le centre-ville de Toulouse en deux roues pour proposer ses services pour de “menus travaux”. Petite plomberie, installation de tringles à rideaux, de penderies ou de cadres, peinture… « Les artisans ont tendance à déserter le centre-ville de Toulouse car se déplacer avec une camionnette est très compliqué. Ils préfèrent se concentrer sur des chantiers en périphérie », souligne Jacques Gaudefroy.

« Je connais avec certitude mon temps de parcours, contrairement à la voiture »

Comme lui, plusieurs professionnels ont décidé de privilégier la petite reine pour lancer leur activité. C’est le cas de Thyrone Husseini, un jeune ostéopathe toulousain qui, depuis 2015, propose ses services à domicile avec Cycl’ostéo. Dans une remorque, il charge son matériel et sa table de soins et rend visite à ses clients dans un périmètre de trois à quatre kilomètres dans le centre.

Selon ces entrepreneurs, le vélo a de nombreux avantages sous la pédale. « Il permet une grande réactivité et de la ponctualité », souligne Thyrone Husseini. « Si un client m’appelle parce qu’il est bloqué du dos, je peux me rendre chez lui très rapidement. Je connais avec certitude mon temps de parcours, contrairement à la voiture. » Porter de lourdes charges n’est pas non plus un obstacle. En fonction des modèles, les vélos-cargo peuvent transporter plus de 100 kilos. Pour des travaux plus importants, Jacques Gaudefroy emporte parfois une échelle pliable, « Avec les deux caisses, le poids peut atteindre alors jusqu’à 60-70 kilos, l’assistance électrique est bien utile », ajoute-t-il en souriant.

Si s’équiper d’un vélo à assistance électrique (VAE) représente un investissement important, pour ces professionnels, il leur permet malgré tout d’être plus compétitifs qu’en achetant un utilitaire. Thyrone Husseini a déboursé 1 500 euros pour sa monture et sa carriole, Jacques Gaudefroy autour de 2 500 euros pour son vélo-cargo. « Avec une camionnette, il faut aussi payer un garage, les tickets de stationnement et d’éventuelles amendes,ainsi que l’assurance. Dans mon cas, j’économise le loyer d’un cabinet. Nous pouvons répercuter tout cela sur nos prix », explique Thyrone Husseini. Les cyclo-entrepreneurs assurent ainsi proposer des services jusqu’à 10% moins cher que leurs concurrents.

« Un vélo occupe seulement 2m² d’espace contre 15m² pour une camionnette »

Autant d’atouts qui, ajoutés à l’offre croissante de modèles de vélos adaptés aux professionnels, « permettent à une nouvelle génération de se lancer dans l’entrepreneuriat », estime le jeune homme. Selon lui, Toulouse compterait ainsi une vingtaine de cyclo-entrepreneurs. Thyrone Husseini et Arthur Guillerm, informaticien à vélo, ont décidé de les fédérer à travers la plateforme en ligne Cyclick. Lancée il y a six mois, sur le modèle des Boîtes à vélo de Nantes, elle permet aux entrepreneurs d’échanger et de s’entraider. Les clients peuvent prendre rendez-vous directement sur la plateforme pour du bricolage, du ménage, du dépannage informatique, de l’ostéopathie, du coaching sportif…

Selon Frédéric Héran, maître de conférences en économie à l’université de Lille 1 et auteur d’un ouvrage de référence sur le vélo*, cette initiative joue sur « ce que l’on appelle l’effet de club. Cette entraide permet aux cyclistes de se sentir accompagnés dans leur pratique, c’est très important. » Ces professionnels amorceraient ainsi, aux côtés d’autres cyclistes, plusieurs cercles vertueux. Qu’il s’agisse des artisans à vélo ou de la livraison de petits colis en centre-ville, ces activités luttent contre la congestion du trafic. « Un vélo occupe seulement 2m² d’espace contre 15m² pour une camionnette », poursuit le chercheur. Ils contribuent aussi à changer l’image de ce moyen de transport : « Ces initiatives viennent des élites un peu décalées, de personnes cultivées cherchant à se démarquer, ce sont eux qui fabriquent les nouvelles tendances. Tout cela participe à redonner une légitimité au vélo. »

*Frédéric Héran, Le retour de la bicyclette. Une histoire des déplacements urbains en Europe de 1817 à 2050

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