[Enquête] Psychanalyste ou gourou d’une secte ?

SYL jtoul-15-07-09

Manipulation. Claude David comparaissait, il y a 15 jours, devant la Cour d’appel de Toulouse. D’anciens membres de sa communauté « Les Gens de Bernard » l’accusent de les avoir maintenus en état de sujétion psychologique pour abuser de leurs faiblesses. Ils qualifient aujourd’hui ce mouvement de secte.

 

« Je n’existais plus, je suis devenue quelqu’un sans nom, sans adresse, sans histoire ! J’ai tout perdu ! » C’est la constatation amère que fait Odette* en se retournant sur les 16 années qu’elle a passées au sein de l’association « Les Gens de Bernard ». Aujourd’hui, elle se constitue partie civile, aux côtés de quatre autres personnes, et dénonce les dérives sectaires du leader de ce mouvement, Claude David. Elle l’accuse d’agressions sexuelles (faits pour lesquels il a déjà été condamné) et d’abus de faiblesse (jugé en appel il y a quelques jours). « Il s’agit bien d’une dérive sectaire puisque les fait reprochés sont précisément abus frauduleux de l’ignorance ou de la faiblesse d’une personne par dirigeant d’un groupement poursuivant des activités créant, maintenant ou exploitant la sujétion psychologique ou physique des participants, » explique Maître Amalric-Zermati, l’avocate d’Odette.

Tout commence dans les années 1980, dans la région nantaise, quand Odette est encore une jeune professionnelle psychologue et agent titulaire de la fonction publique hospitalière dans un service de psychiatrie pour enfant. Elle rencontre alors Claude David, psychanalyste, qui lui, intervient lors de séminaire pour prôner la psychothérapie institutionnelle. Fondateur de la Fondation Pi (dissoute en 1989 pour déboires financiers et démêlés avec la justice), « dont le mouvement découle de la pensée lacanienne, il prône l’antipsychiatrie », précise Maître Amalric-Zermati. Séduite par sa théorie, mais aussi par Francis*, éducateur spécialisé qui travaille à la Fondation Pi, qui deviendra son mari et qui vante les bienfaits de la thérapie menée par Claude David. « J’avais 35 ans et j’étais en quête de rigueur intellectuelle, je m’interrogeais quant à l’image du père. Je voulais approfondir les concepts qu’il développait et pensais qu’ils pouvaient aboutir à un idéal », témoigne Odette. Elle entame alors, avec Claude David, ses premières séances de psychanalyse. Elle ne sait pas encore qu’elles dureront 16 années et seront le moyen pour son futur « bourreau » de la tenir en soumission. Huit ans plus tard, Claude David propose à ses patients acquis à sa cause, de vivre en semi-communauté. Ils acceptent. Son emprise est d’ores et déjà établie. « Chacun vivait dans sa maison, travaillait, mais nous étions obligé de nous retrouver pour les repas. Nous avions l’impression d’être libres mais ce n’était pas le cas. Nos chaînes étaient psychologiques », poursuit-elle. A raison de deux ou trois séances de psychanalyse par semaine pour chacun, Claude David tisse sa toile et enferme ses adeptes qui se coupent peu à peu de leur famille et amis. Entre Manosque et Marseille, le groupe vit au rythme des exigences de son « fédérateur », jusqu’en 1995 ou le « pasteur psychanalyste » comme il aimait être appelé, fait déménager son groupe à Toulouse. Là, il créé « L’Association des gens de Bernard » et s’installe, avec ses adeptes, chez les Jésuites, sur les coteaux de la ville rose, avant d’acheter le château de La Balme à Berlneraud. Car la religion, reconnue pour être fédératrice, est un élément généralement indissociable des mouvements sectaires : « des personnes d’origine judéo-chrétienne qui considèrent que la vie ne peut plus se dérouler sans la foi, et que cette foi pour exister véritablement doit se vivre à plusieurs, en communauté qui respecte la vie, les avis, les activités de chacun, les rassemblant dans leur complémentarité et leur diversité au lieu de les égaliser et de les restreindre par des contraintes d’ordre moral », stipule les statuts de l’association, ce que la Cour d’appel de Toulouse juge « suspect ». Le moment où Odette perçoit que tout ce qui lui est imposé par celui qu’elle adulait reste étrange et hors-norme, il est déjà trop tard. L’homme prenais et maintenait son emprise par un processus de transfert, moteur de toute psychanalyse, qui est constitué du savoir que le patient suppose à son « psy » et des relations et sentiments vécus dans son passé que le patient transpose sur son thérapeute : « C’est ainsi que mes amarres ont sautées ! Nous sommes tous devenus le libre-service de Claude David ! » déplore Odette. « C’est un pervers narcissique qui aurait dû, normalement, effectuer une mise à distance mais qui ne l’a pas fait, qui au contraire s’est servi de ce transfert pour séduire ses patients et en faire ses sujets. Il a dévoyé la pratique de la psychanalyse », précise Maître Amalric-Zermati. Car toute la vie en communauté était dictée par le psychanalyste, jusqu’à l’éducation des enfants. « Il détestait les femmes qu’il destinait aux tâches ménagères, et qu’il punissait en les battant, souvent devant leurs propres enfants. Quant aux hommes, « il couchait avec tous… y compris les jeunes garçons. Oui, nous parlons de pédophilie », clame Odette, encore troublée par ses propres propos, comme s’il avait été impossible qu’elle puisse le tolérer, mais pourtant… Elle ira jusqu’à contracter des emprunts bancaire pour financer l’achat du château de La Balme, comme tous les membres du groupe. « La soumission était totale, une sorte de paralysie de la pensée et d’infantilisation généralisée », analyse un ancien adepte. « Nous étions comme possédés. Il détenait nos esprits et nos corps et nous imposait des séances de psychanalyse hebdomadaire pour nous garder sous son contrôle. Impossible de s’y soustraire sous peine de châtiments extrêmes », se rappelle Odette. Elle reconnaît aujourd’hui qu’elle a pensé plusieurs fois à s’enfuir mais son fils, né de son union avec un des plus fervents disciples de Claude David, « était sa caution. Au château, les enfants vivaient avec leur père. Il retenait donc en otage ! » Mais le sentiment de danger encouru par son fils lorsque Claude David l’a jugé assez mûr pour avoir une vie sexuelle, a été l’électrochoc qui a réveillé Odette : « Je suis partie une nuit de 2005, à 4h du matin, avec mon fils. Aujourd’hui je sais que si je ne l’ai pas fait avant, c’est parce que j’étais dépossédée de moi-même, je n’avais confiance en personne et surtout j’avais honte d’avouer tout ce que j’avais tolérer ! » Cet « imposteur s’est servi de nos croyances pour nous manipuler et obtenir ce qu’il voulait de nous, aujourd’hui, il doit payer et nous devons être reconnus comme victimes ! » conclut-elle. Déjà condamné à 2 ans de réclusion lors du premier jugement, Claude David persiste à nier tous les faits qui lui sont reprochés et reste convaincu que les personnes présentes au Château l’étaient pour suivre sa nouvelle thérapie, de leur propre chef. La Cour d’appel de Toulouse rendra son jugement en septembre.

 

*Le prénom a été modifié

 

Le + : Analyse d’Arthur Mary, psychologue clinicien à Toulouse, spécialiste des phénomènes de sectes.

« Les dérives sectaires ne sont pas toujours le fruit d’un processus malveillant. Tous les « gourous » ne sont pas des pervers narcissiques, il peut aussi être question d’une personne psychotique, dont le délire devient réalité et la communauté qu’il créé, un moyen de le contenir. Dans le cas présent où le fédérateur est psychanalyste, il est clair que ce que l’on appelle le transfert est la clé de tout, ce phénomène inévitable où le patient rejoue ses affects, les représentations provenant de son passé. Au psychanalyste de prendre du recul et de poser une distance, au risque de tomber lui-même dans le piège de ce processus. Freud parlait de « règle d’abstinence » ! Mais comme tout le monde peut l’être, les adeptes ont été réceptifs aux approches de cet homme, disposés à se soumettre à de grandes idées, intellectuelles, religieuses ou politiques. La quête du bonheur est en nous tous, le désir de se réaliser est parfois si fort que les gens sont prêts à tout pour y arriver. Attention alors si l’on tombe sur quelqu’un de malveillant ! Quant à leur présence forcée ou volontaire, Freud disait : « Le Moi n’est pas maître en sa propre demeure », ce qui signifie que, inconsciemment, certaines choses nous échappent, certains choix peuvent être prédéterminé sans que l’on sache pourquoi.

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