[DOSSIER] Les leçons de l’après-Merah

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Mémoire. Le 19 mars 2012, un jeune homme se réclamant de l’islam tue quatre personnes de sang froid dans l’école Ozar Hatorah. Un événement tragique qui fait suite à trois autres meurtres entre Toulouse et Montauban les 11 et 15 mars et laisse l’islam otage de quelques fanatiques. Depuis, sur le terrain les initiatives pleuvent pour éviter qu’un tel drame se reproduise.

Par Aurélie Renne et Simon Pialat

Son fils Imad a été la première victime de Mohamed Merah. Latifa Ibn Ziaten a depuis créé l’association “Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix”, pour venir en aide à « la jeunesse perdue ». Son islam à elle c’est celui de la paix et de l’amour. « j’ai ressenti le besoin d’aller voir où avait grandi Merah, voir qui il était ». Elle se retrouve nez à nez avec un groupe de jeunes, qui encensent le meurtrier de son fils « « C’est un héros, un martyr qui a mis la France à genoux » m’ont-ils dit, j’ai compris que c’était là qu’il fallait travailler, sur cette jeunesse perdue ». Lorsqu’elle avoue son identité, les réactions ne se font pas attendre, l’un pleure, l’autre enlève sa casquette, tous sont admiratifs de son courage… « Regardez où nous vivons, la République nous a oubliés ». Aujourd’hui Fatima Ibn Ziaten sillonne l’hexagone, d’établissements scolaires, en associations et maisons de quartier en passant par la case prison : « La responsabilité du devenir des jeunes est partagée entre les parents et l’école : on doit inculquer le respect et offrir l’avenir à nos enfants. Mais je leur explique que je viens aussi de l’autre côté de la méditerranée, et qu’à force d’efforts on réussit, personne ne peut leur donner leur chance à part eux-mêmes, ils doivent prendre leurs responsabilités ». Animée par cette nécessité de rattraper les « enfants perdus », elle s’apprête à amener fin avril un groupe d’enfants en Israël et en Palestine comme autant d’ambassadeurs de la paix : « nous sommes tous des humains après tout, il faut s’ouvrir à la vie, ne pas s’enfermer dans l’ignorance qui crée la peur de l’autre. Aujourd’hui l’islam est prisonnier de ça, c’est une religion de paix, de tolérance et d’amour et on l’utilise comme une arme pour tuer ». À Toulouse, en particulier, nombreux sont les établissements scolaires et associations qui réclament l’intervention de Latifa Ibn Ziaten. Et son cas n’est pas isolé. Il y a tout juste un an, Hakim part subitement en Syrie faire le djihad. S’il en revient quelques jours plus tard, son père crée néanmoins « l’association de la jeunesse républicaine contre l’endoctrinement et la fraternité ». L’idée? Prévenir l’endoctrinement des jeunes et particulièrement des mineurs, fragiles et en recherche de repères. Des interventions dans diverses écoles sont d’ores et déjà prévues.

« L’islam est une religion de paix, de tolérance et d’amour mais on l’utilise comme une arme pour tuer »

D’autres acteurs s’échinent au quotidien à garder les jeunes dans le droit chemin. C’est un peu la mission que se donne Si Mohamed El Ghamrasni, l’imam qui se déplace à la maison d’arrêt de Seysses et au centre de détention de Muret. « Je ne constate pas vraiment de montée de l’intégrisme chez les détenus ni à Muret où je fais la prêche collective chaque semaine ni à Seysses où je rencontre les détenus individuellement. Pour moi c’est plutôt à la sortie qu’ils se radicalisent ». Un phénomène qu’il analyse simplement : « en sortant ils se retrouvent souvent livrés à eux-mêmes alors ils tombent dans l’intégrisme via de mauvaises rencontres, c’est un public vulnérable ». Il réfute en tout cas que les crimes perpétrés relèvent de l’islam : « ce sont des attentats au nom de la folie, il ne faut pas stigmatiser la religion musulmane, ceux qui font ça sont des sauvages qui ne connaissent pas l’islam ». L’institution pénitentiaire met en tout cas les bouchées doubles pour préparer le personnel à détecter les premiers signes de la radicalisation, comme l’explique Philippe Pottier, directeur de l’ENAP (Ecole nationale d’administration pénitentiaire) basée à Agen : « D’ici l’été 2015 nous aurons bouclé notre nouvelle formation continue, l’idée étant de former une soixantaine de formateurs qui enseigneront dans tous les centres pénitentiaires français la question de la radicalisation ». Au programme : évaluer, observer, identifier les premiers signes de l’intégrisme. « Des séquences sur ce thème sont déjà intégrées à nos cours, puisque nous enrichissons le programme au fur et à mesure ; l’idée étant de former tout le personnel avec des modules adaptés à chacun : de la détection à  la prise en charge pour prévenir la récidive ». Un chiffre alerte d’ailleurs Philippe Pottier : « le nombre de détenus arrivés en prison identifiés par la justice comme ayant un rapport avec le terrorisme ou la radicalisation a plus que doublé en un an : du coup on risque l’influence de certains nouveaux détenus sur un public captif et vulnérable. Ce lieu qui n’était pas clairement identifié comme facteur de radicalisation en devient un». Et la détection se révèle épineuse car « les intégristes ne demandent pas forcément à voir un imam et surtout ils ne viennent pas forcément d’un milieu musulman ! » Un travail à tous les étages est prévu entre les équipes afin d’affiner au maximum. À noter que la réforme pénale d’août 2014 prévoit un examen obligatoire de la situation des personnes condamnées lorsqu’elles ont effectué les deux tiers de leur peine afin d’octroyer une éventuelle libération conditionnelle. « Le personnel pénitentiaire doit pouvoir observer le comportement d’un détenu de son entrée à sa sortie » termine Philippe Pottier.

La prévention par le terrain

La médiatisation du phénomène et la stigmatisation de l’islam qui en découle souvent en agacent pourtant certains. « On ne baigne pas là-dedans, nous », fustige Éric Pénot, coordinateur du Boxing Toulouse Bagatelle. « On accueille un public de quartier et d’ailleurs ; on ouvre la porte à tout le monde, les garçons, les filles. Il y a une bonne répartition sociale, on ne fait pas de discrimination. » Pour l’éducateur sportif, le sujet religieux est aussi un moyen de se détourner d’autres sujets politiques et économiques majeurs. « On est conditionné et politisé à fond avec les journaux télévisés et les politiques. Quand on veut détourner les gens, c’est le respect d’autrui que l’on perd. Et la radicalisation, c’est aussi le mal-être des gens. » Éric Pénot aborde l’aspect religieux d’une autre manière. « Chez nous, tout le monde se respecte. » Depuis l’affaire Merah, en 2012, la stigmatisation entre jeunes issus de quartiers populaires et islamistes s’est accrue. « La question est plutôt : pourquoi est-ce qu’ils sont en difficulté. Après, ça reste une minorité qui met la pagaille et dont on parle en priorité : à quel moment parle-t-on de la majorité ? Et puis sur les 500 ou 600 qui partent en Syrie et en Irak, j’aimerais réellement savoir combien il y en a réellement qui sont issus des quartiers populaires » déclare le coordinateur.

 « Notre travail à nous, c’est de faire de la mixité dans les salles : ça fonctionne bien et on n’est plus dans la croyance religieuse. Les jeunes apprennent à se parler, à se connaître et à se respecter. » À Toulouse notamment, les sphères culturelle et sportive constituent des moyens privilégiés dans l’éducation mais surtout l’insertion. Les animateurs du club sportif jouent un rôle de suivi, de soutien aux familles, d’accompagnement vers l’emploi et de financement dans les formations pédagogiques. Vu par le coordinateur du Boxing Toulouse Bagatelle, le sport, « malgré quelques débordements au football », est une manière de regrouper les membres d’une équipe sous le même emblème et de créer du lien. « Et c’est aussi le cas dans la boxe qui n’est pas seulement un sport individuel » explique-t-il. Après la tuerie au musée de Bruxelles, les juniors de l’équipe de football des Izards s’étaient rendus dans le complexe culturel belge, sous l’impulsion de leur président Frédéric Mercadal et de José Bové. L’éducateur du club de boxe toulousain met quant à lui en exergue divers facteurs contraignants : l’isolement au travers des réseaux sociaux, et le manque d’exemplarité des hommes politiques.

Un autre constat assez douloureux pour certaines structures associatives, sportives et culturelles est dressé quant au manque de moyens qui leur sont accordés. « Peut-être que la boxe et les clubs des quartiers ne sont pas très porteurs » s’interroge pour sa part Éric Pénot, déplorant le manque de reconnaissance dont son club est victime, en Midi-Pyrénées. « On a l’impression d’être une histoire sans fin » déplore Éric Pénot, pour qui le club doit toujours faire ses preuves, et ce malgré les médailles. « Du coup, on a dû annuler des déplacements car on ne pouvait pas tous les financer. Tout le monde dit que ce qu’on fait est bien, mais on ne nous donne pas vraiment les moyens de faire encore mieux ».

 

 

Nicole Yardeni (2)

Nicole Yardeni, présidente régionale du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives en France)

Quelles sont les actions faites, à l’échelle locale, pour lutter contre ce phénomène d’intégrisme religieux ?

Je crois que ce n’est pas à nous de le faire : le problème doit être réglé à l’intérieur du monde arabe qui est parti pour une guerre de 100 ans. La question de la gouvernance est liée à celle de la radicalisation et il y a une instrumentalisation de la religion qui vient compenser ce problème de gouvernance. La violence fait partie de l’être humain en général et cette question peut être de titre religieux.

Y a-t-il eu des échanges avec d’autres communautés, comme cela a été le cas à l’échelon national après Charlie Hebdo ?

Après mars 2012, il y a eu des rencontres et nous avons eu un excellent contact avec les adultes notamment. Nous avons été invités à la présentation du club de foot des Izards sous Frédéric Mercadal, suite à la tuerie de Bruxelles. Mais après l’affaire Mohammed Merah, il y a eu une sorte de paralysie à Toulouse. C’est à tout le monde de se sentir responsable et l’Etat ne peut pas tout faire. Même s’il y a des choses à faire en matière de sécurité. Les Juifs sont des victimes privilégiées, mais ce ne sont pas les seules cibles. Ce fanatisme est un fascisme proche de celui des nazis.

Manuel Valls a parlé d’islamo-fascisme…

C’est un terme intéressant car il est européen et que le fascisme est né en Europe. Il y a des jeunes gens qui basculent car ils ne sont pas extrêmement aboutis dans leur idéologie. On ne leur confie pas des tâches glorieuses et ils finissent par se radicaliser.

Vous parlez à l’échelle européenne et pas nationale, donc il doit y avoir un débat plus global d’autant plus que des attentats ont eu lieu dans divers Etats européens…

Il faut renforcer les capacités de lutte en faveur de tous ceux qui pensent qu’il faut renforcer l’héritage culturel : ça passe par le respect, la capacité de questionnement, le fait d’échanger entre personnes sur des points de vue différents mais dans le dialogue.

Donc la question ne doit pas forcément passer par la case institutionnelle mais se focaliser davantage sur l’aspect humain ?

Je pense que les deux sont complémentaires. Telles qu’en Europe du Sud, il y a des sociétés où la jeunesse ne se sent pas très bien. Et des sociétés qui accordent peu de place à la jeunesse sont des sociétés qui vont mal. Il faut faire des choses pour les jeunes mais il faut aussi que ces derniers s’investissent : l’effort doit venir des deux côtés. Il faut permettre à l’Europe d’affirmer ce qu’elle est et d’avoir des projets.

Faites-vous allusion à l’immigration en Europe ?

Non, pas forcément. C’est comme en médecine, lorsqu’il y a un virus : il faut renforcer les défenses même si cela ne va pas forcément le guérir. Et face à l’intégrisme, il faut également renforcer nos défenses face à ce virus.

Et au-delà de l’Europe, la concertation devrait s’étendre jusqu’aux Etats du Monde arabe ?

Nous n’allons pas régler leurs problèmes : on ne peut pas soigner tout le monde.

Face à l’exil de nombreux Juifs, quelle est votre position sur le sujet ?

Je n’ai pas à conseiller quoi que ce soit. C’est un choix personnel et chacun fait comme il veut. Si les Juifs n’ont plus confiance dans la société dans laquelle ils vivent, c’est peut-être aussi que celle-ci n’a plus confiance en elle-même.

En 2014, il y a eu à Toulouse un débat avec Manuel Valls, vous-même et le président national du Crif. Y a-t-il eu des mesures de prises ?  

C’était le 27 février 2014 et le prix du Crif régional a été décerné à Latifa Ibn Ziaten, la mère du premier soldat assassiné par Mohammed Merah. Non, il n’y pas eu de mesures et pas de débat. Cela aurait été un peu difficile, si devant 500 personnes, chacun avait dû parler.

 

 

Info +

Laïcité VS intégrisme

Laurent Lesgourgues, conseiller municipal délégué à la diversité, à l’égalité et à la promotion de la laïcité, rappelle le renouvellement en avril du Conseil de la laïcité, pour l’occasion renommé «Toulouse fraternité le conseil de la laïcité ». « Dans une dimension de rassemblement nous voulons remettre la laïcité en perspective comme une garantie de la libre pensée ! Un projet du vivre ensemble, moins fermé, autour d’une instance de concertation locale qui a vocation à concilier, provoquer la réflexion et l’échange », détaille le conseiller municipal.

 

 

Un 19 mars sous le signe de l’hommage

-La mairie de Toulouse organise une cérémonie ce jeudi 19 mars à 18h square Charles de Gaulle. Jean-Luc Moudenc honorera la mémoire des victimes civiles et militaires des 11, 15 et 19 mars 2012 par le dépôt silencieux, d’une gerbe au pied du magnolia, planté en leur mémoire par le président de la République, le 19 mars 2013.

-Le CRIF convie les Toulousains à 20h à la halle au grain, en présence des familles des victimes et de Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, président de l’UMP et Bernard-Henri Lévy, philosophe et écrivain de se souvenir des 11, 15et 19 mars 2012 pour agir contre l’islamisme radical, le djihadisme et le terrorisme.

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