vendredi 28 janvier 2022

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Santé Catherine Lemorton : « L'épuisement de la Réserve sanitaire n'est que...

[Grande Interview] Catherine Lemorton : « L’épuisement de la Réserve sanitaire n’est que le reflet des carences structurelles du système de santé »

Alors que les chiffres de contaminations continuent de battre des records, lors de cette cinquième vague de Covid-19, Catherine Lemorton, la responsable de la Réserve sanitaire fait le point sur le rôle de son équipe pendant la crise sanitaire. Épuisement, pénurie de soignants… Les réservistes pouvaient-ils pallier à une offre de soin défaillante ?

Catherine Lemorton responsable reserve sanitaire France
Catherine Lemorton, responsable de la Réserve sanitaire © Santé Publique France

Journal Toulousain : Qu’est-ce-que la Réserve sanitaire ?

Catherine Lemorton : La Réserve sanitaire est l’émanation de l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus) crée en 2007. Celle-ci a ensuite été fusionnée avec d’autres agences comme l’établissement pharmaceutique (qui gère les stocks de médicaments de l’État), en 2016, au sein de Santé publique France. Sa vocation est de suppléer le système de santé face à une situation sanitaire exceptionnelle, ce que l’on appelle une SSE. Comme lorsque nous avons fait face à une reprise de l’épidémie des Oreillons dans un camp de Roms en 2019 ou que nous avons du remettre en route la chaîne du médicament à Mayotte.

JT : Qui compose cette Réserve sanitaire ?

CL : La réserve sanitaire est constituée d’une composante épidémiologique, d’une part, et d’une composante opérationnelle, d’autre part. Elle réunit des professionnels de santé ainsi que des professionnels de la santé. Parmi ces derniers on trouve, entre autres, des logisticiens ou des experts comptables spécialisés dans la gestion des hôpitaux. Pour la très grande majorité, ce sont des professionnels en activité ayant des profils divers. Il y a des salariés du public comme du privé, qui travaillent dans des cliniques ou des EHPAD, ainsi que des libéraux. Nous nous appuyons également sur des internes, des étudiants infirmiers et 10 % de retraités. Tous les réserviste, après s’être inscrits auprès de nos services, signent un contrat d’engagement de trois ans. Ils peuvent ensuite accepter ou non, de manière volontaire, les missions qui leurs sont proposées. En général, celles-ci ont une durée moyenne de deux semaines.

« L’idée qu’il existe une manne de retraités disponibles est un fantasme »

JT : Les membres de la Réserve sanitaire sont-ils en permanence mobilisables ?

CL : Dans la tête de gens, la Réserve sanitaire serait un contingent en attente et instantanément mobilisable en cas de crise, à l’imagine des pompiers de Paris ou des militaires cantonnés dans des casernes. Or, les réservistes sont des professionnels de santé qui se sont portés volontaires mais qui continuent de mener une vie professionnelle normale. En cas d’alerte, il faut donc qu’il soient disponibles. Soit parce qu’il sont en vacances, en intérim ou que leur employeur accepte de les libérer. Mais, dans une situation comme la pandémie que nous vivons actuellement, la pénurie de soignants, sur certaines spécialités, est globale. Il n’y aurait donc pas de sens à déshabiller des services déjà en tension pour les compléter à nouveau avec la réserve. De même, l’idée qu’il existe une manne de retraités disponibles est un fantasme. La plupart d’entre eux a déjà été rappelée depuis mars 2020, hors du cadre de la Réserve sanitaire, pour réintégrer des hôpitaux.

JT : Quel est la procédure de mobilisation des réservistes ?

CL : En cas de besoin, les Agences régionales de santé sollicitent le Centre de crise sanitaire du ministère de la santé qui fait un arbitrage sur la légitimité de la demande. Quand celle-ci est validée, nous lançons une alerte ciblée vers les professionnels aux compétences requise. Ceux qui sont disponible peuvent alors, sans contrainte, se porter volontaire. Dans le cas de la reprise de l’épidémie des Oreillons dont j’ai déjà parlé, par exemple, nous avions envoyé trois médecins pour régler le problème. Quand la mobilisation est plus longue, nous organisons des rotations par périodes de 15 jours.

 JT :Quelles sont les difficultés rencontrées par vos services face à la pandémie ?

CL : Nous rencontrons exactement les mêmes difficultés que le système de santé dans son ensemble. Le problème, c’est qu’aujourd’hui nous attendons de la Réserve sanitaire qu’elle puisse compléter toutes les carences structurelles de l’offre de soin. Mais la pandémie n’est plus une SSE au sens habituel du terme car elle affecte le système de santé de manière structurelle et non exceptionnelle.

« Notre vivier n’est que le reflet de l’offre de soin globale »

Ainsi, quand il y a une pénurie de médecins urgentistes sur l’ensemble du territoire, il y a très peu de chance que ceux-si puissent se rendre disponibles pour la Réserve sanitaire et, par conséquent, nous en manquons aussi. Tout le monde se dispute alors des spécialiste qui multiplient déjà les heures supplémentaires. Il a parfois été dit que la Réserve sanitaire n’était pas prête. Mais aucun système de santé au monde n’était prêt à vivre une telle situation. En définitive, notre vivier n’est que le reflet de l’offre de soin globale.

JT : Comment se porte votre ”vivier” après pratiquement deux ans de crise sanitaire ?

CL : Il est très fatigué. D’autant plus qu’accepter des missions de la RS implique de circuler sur le territoire. 75 % de la mobilisation de nos services est consacrée à l’outre-mer. Ces territoires sont plus en difficulté que la métropole notamment à cause de l’absence d’intérimaires pour suppléer les absences. Mon équipe est sous tension depuis le début de l’épidémie. Nous sommes toujours mobilisés quelque part et le téléphone sonne 24 heures sur 24. Au total, nous comptabilisons déjà l’équivalent de 130 000 jours de travail de mobilisation. Soit un total de 10 000 missions d’environ 13 jours réalisées par près de 4000 volontaires.

« Les taux de réponses aux alertes sont en baisse »

JT : La crise a-t-elle favorisé la mobilisation de professionnels auprès de la Réserve sanitaire ?

CL : Au début de la crise, il y a eu un élan de mobilisation. Nous avions 21 595 inscrits en mars 2020 contre 60 411 aujourd’hui. Mais ce chiffre est à relativiser car certains spécialistes, comme les dentiste ou les masseurs kinésithérapeutes ne sont pas concernés par les besoins spécifiques liés à l’épidémie. Et tous les inscrits ne sont pas mobilisables. Beaucoup de dossier sont encore incomplets et, surtout, les taux de réponse sont en baisse. Au moment de la première vague, en mars 2020, nous avions eu 1000 réponses positives pour des missions de renfort dans la métropole. Aujourd’hui, pour la même demande dans les mêmes conditions, nous plafonnons à 80 réponses. C’est tout ! À titre d’exemple, le 23 décembre nous avons reçu une demande pour 24 professionnels émanant du CHIVAM, un centre hospitalier à Foix, en Ariège. Nous avons beau lancer des alertes, personne ne répond.

JT : Comment expliquez-vous cela ?

CL : C’est le fruit de l’épuisement et de la lassitude. Certains professionnels craquent et ont changé de travail. La situation est dure et nous rend parfois pessimistes. C’est pour cela qu’il est important de remercier les soignants qui se sont engagés, dont beaucoup viennent d’Occitanie et de la région toulousaine.

« La Réserve sanitaire n’est pas là pour pallier un déficit structurel de soignants »

JT: La Réserve sanitaire serait-elle à bout de souffle ?

CL : La limite a été très vite atteinte et ça tire un peu depuis des mois. Mais nous allons tenir comme nous avons miraculeusement tenu ces derniers mois. Nous devons être extrêmement vigilants sur les demandes que nous recevons. Et surtout, éviter qu’en étant amenée à pallier un déficit structurel, qui s’est installé depuis 15 ou 20 ans, la Réserve sanitaire déborde sur une forme d’intérim d’État. Or, ce n’est pas son rôle et cela revient à mettre un plâtre sur une jambe de bois.

JT : Dans cette situation, comment appréhendez-vous cette cinquième vague ?

CL : Nous sommes en contact, chaque semaine, avec les services épidémiologiques. Cela nous permet d’anticiper et de nous préparer psychologiquement. Quoiqu’il arrive, nous allons essayer de faire le maximum en sachant que l’on trouve de moins en moins de réservistes. Par chance, les EHPAD ne nous sollicitent plus, alors que l’an dernier nous avions des dizaines de demandes quotidiennes. C’est bien la preuve, s’il fallait encore le démontrer, de l’efficacité de la vaccination.

« Il faut augmenter les capacités de notre système de santé »

JT : Au regard de votre expérience, quelles sont les recommandations que vous pourriez formuler pour améliorer la gestion d’une pandémie ?

CL : Il faut augmenter les capacités de notre système de santé. Mais cela ne sert à rien d’ouvrir et de fermer des lits s’il n’y a pas de professionnels pour les armer. Par ailleurs, comme nous ne pouvons pas augmenter démesurément nos capacité hors période d’épidémie, nous devons également nous pencher sur la question de l’articulation entre le public et le privé. Que ce soit sur la gestion des actes médicaux programmables ou sur le transfert de patients. À l’inverse de ce qui a pu être proposé et qui consiste à créer des réserves sanitaires régionales, une fausse bonne idée qui sifflerait la fin de la solidarité nationale, il vaut mieux développer la coopération européenne et internationale. Tout en conservant notre réserve nationale, évidemment.

Nicolas Belaubre
Nicolas Belaubre a fait ses premiers pas de journaliste comme critique de spectacle vivant avant d’écrire, pendant huit ans, dans la rubrique culture du magazine institutionnel ‘’à Toulouse’’. En 2016, il fait le choix de quitter la communication pour se tourner vers la presse. Après avoir été pigiste pour divers titres, il intègre l’équipe du Journal Toulousain, alors hebdomadaire de solution.

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