samedi 19 juin 2021

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Génocide des Tutsis au Rwanda : « Il y a des similitudes avec la manière dont se construit la haine en France »

À l’occasion de la Journée internationale de réflexion sur le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, nous avons donné la parole à Jeanne Uwimbabazi, présidente de l’association Diaspora rwandaise de Toulouse et rescapée de ce drame faisant partie des plus brutaux de l’histoire. Entretien.

Jeanne Uwimbabazi, rescapée du génocide des Tutsis au Rwanda et présidente le l'association Diaspora rwandaise de Toulouse
Jeanne Uwimbabazi, présidente de l’association Diaspora rwandaise de Toulouse et rescapée du génocide des Tutsis au Rwanda © DR

27 ans après le début du génocide des Tutsis au Rwanda, comment vivez-vous cette journée de commémoration ?

C’est une période toujours délicate pour les rescapés et les familles des victimes car elle nous replonge dans ces événements terribles. Ce génocide qui, en seulement 100 jours, a fait près d’un million de morts. Comme chaque année, à Toulouse, nous allons organiser une cérémonie de commémoration pour lutter contre l’oubli et le négationnisme.

Vous sentez-vous investie d’un devoir de mémoire ?

Oui, il est important de témoigner, c’est une responsabilité morale. Elle m’est apparue très rapidement, quand j’ai été rapatriée par médecin du monde en 1994. J’ai très vite compris, même si c’était intuitif au début, que cette histoire me dépassait. Néanmoins, chaque année et à chaque fois que je vais témoigner, je me repose les mêmes questions. À quoi ça sert ? Que va-t-il en rester ?

« L’horreur et l’humiliation n’ont pas de mots »

Comment peut-on témoigner d’un tel drame ?

C’est difficile. Parfois les gens ne sont pas prêts à entendre autant de choses indicibles. Quand on a pas été touché directement par cette horreur, il y a des récits qui sont difficilement audibles. Il y en a qu’on ne peut se raconter qu’entre rescapés. En se disant les choses à demi-mots. Car l’horreur et l’humiliation n’ont pas de mots. En ce sens, notre histoire rejoint celle des victimes de la Shoah ou du génocide arménien. Mais, si il y a une écoute sincère en face, on peut pratiquement tout dire.

Quelle est la particularité d’un génocide ?

Dans un génocide, à la différence d’une guerre, les nouveaux nés, les femmes enceintes et les vieillards sont également visés. On est exterminés sans autre raison que notre naissance. Brutalement, on ne fait plus partie de la communauté humaine. Alors, du jour au lendemain, on perd sa famille dans un accès de folie collective. Le matin on est avec les gens qu’on aime et le soir il n’y a plus personne. Car, derrière ce million de mort, il y a des proches. Mes parents, ma sœur, une nièce de 11 mois. Un génocide, c’est une bombe qui fait un trou béant dans la société.

Quel message souhaitez-vous transmettre ?

Plus que transmettre un message, je pense qu’il faut dire la vérité, tout simplement. On se grandit en reconnaissant et en assumant les choses. Et cela évite de faire porter le poids de la culpabilité ou du déni sur les générations futures.

« la France A soutenu ce gouvernement génocidaire, avant, pendant et après »

Et quelle est cette vérité ?

Il faut rappeler que ce génocide a été planifié. Qu’il a été pensé et préparé pendant plusieurs années par un gouvernement raciste, avec le soutien d’intellectuels et de militaires rwandais. Tout cela n’est pas arrivé par hasard, du jour au lendemain. Il ne faut pas oublier non plus que la communauté internationale n’a pas voulu intervenir, ou pas suffisamment. Et que la France a soutenu sciemment ce gouvernement génocidaire, avant, pendant et après.

Êtes-vous satisfaite par la récente publication du rapport ”Duclert” qui, en se basant sur les archives française, confirme la lourde responsabilité du pouvoir français ?

Ce rapport est terrible pour les rescapés car il montre à quel point ce drame aurait pu être évité si la France l’avait souhaité. Mais c’est également un soulagement car pendant longtemps, quand nous évoquions la responsabilité des dirigeants français, on nous traitait de menteurs. Toutefois, si c’est une avancée engageante, il manque encore une parole officielle. Il faut que le Président de la République, Emmanuel Macron, tienne un discours à la hauteur de celui de Jacques Chirac à propos du Vel d’hiv’.

Et que les principaux acteurs de l’époque comme Hubert Védrine ou le général Quesnot et colonel Huchon (Ces noms apparaissent à de nombreuses reprises dans le rapport Duclert, NDLR) cessent de se draper dans l’honneur de la France alors que ce sont eux qui l’ont entaché. Il faut cesser d’avoir peur des mots et parler, enfin, de complicité. C’est un droit pour les victimes et les rescapés du génocide, mais également pour le peuple français. Des choses affreuses ont été commises en son nom, par des gens qui ont contourné les institutions. Or, les actes infâmes d’un certain nombre de responsables politiques ne doivent pas éclabousser tout un peuple.

« La mémoire vieillit et les témoins disparaissent »

Qu’espérez-vous désormais de la France ?

En plus d’une parole forte du président ? Que la justice soit rendue ! Le moment est venu de s’en donner les moyens. Il y a encore, en France, une centaine de personnes présumées génocidaires et, sur la trentaine de dossier en cours d’instruction, seuls trois procès ont abouti en 27 ans. À l’époque du génocide j’avais 16 ans et maintenant j’en ai 43. La mémoire vieillit et les témoins disparaissent. Cela devient urgent.

Quel enseignement peut-on tirer d’un tel événement ?

Je pense qu’il faut se méfier des germes de haine que l’on plante pour les générations futures. Car, c’est toujours après coup que l’on prend conscience de ce qui est arrivé. Mais c’est trop tard. Avant le génocide, au Rwanda, il y avait une forme de racisme que les gens ont supporté en se convaincant que ça n’irait pas jusque là. Mais, quand on nourrit la bête monstrueuse, elle finit par devenir incontrôlable et rase tout sur son passage. Elle emporte même les gens qui se croyaient du bon côté. Le racisme est une haine fantasmée qui se transforme alors en folie collective. Et la folie ne s’explique pas.

« Il y a des similitudes avec la manière dont se construit la haine en France »

Cette expérience vous offre-t-elle un regard particulier sur l’actualité ?

Effectivement, je suis inquiète quand je vois qu’aujourd’hui, en France, on assume de plus en plus ouvertement des idées racistes et extrémistes. Je ne pense pas que tout finisse dans un génocide comme celui des Tutsis au Rwanda, mais je vois malheureusement des similitudes sur la manière dont se construit la haine. Ça commence toujours par cette phrase : ”Il y a eux et nous”. Or, avec la propagande, on peut arriver à te faire croire que ton frère jumeau est différent de toi. Le plus inquiétant, c’est le moment où les gens qui font autorité, particulièrement les politiques, versent également dans la haine. Il faut être vigilant et ne pas croire que c’est anodin.

 

Travail : Comment mettre le sexisme au placard ?

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