[Investigation] Amiante : « Toulouse est une véritable déchèterie »

amiante @Albert Ter Harmsel

Souillure. Fin mai, le tribunal correctionnel de Toulouse a condamné le dirigeant de l’entreprise Surin TP à deux années de prison dont une ferme pour avoir exposé ses salariés à l’amiante. Une peine lourde qui fait suite à plusieurs condamnations sur ce même sujet. Enquête sur un trafic d’un nouveau genre.

 

L’affaire Gerlero a été révélée en 2011, lorsque l’inspection du travail découvre la présence de 500 tonnes de déchets amiantés à Saint-Alban, à proximité d’immeubles d’habitations, de bureaux et d’une crèche… Selon les salariés, l’enfouissement aurait démarré en 2002. Le 26 juin 2014 les gérants de Gerlero et fils étaient jugés devant le tribunal correctionnel de Toulouse. Ils étaient finalement condamnés à deux ans de prison avec sursis. Le 21 mai 2015, nouveau tournant dans l’affaire de l’amiante en région toulousaine, c’est le gérant de Surin TP qui se retrouve sur le banc des accusés et cette-fois-ci les juges vont au-delà de la demande du procureur. Un an de prison ferme, une sentence qui résonne comme une victoire pour la CGT31 « construction-bois-ameublement » : « c’est un point d’appui pour imposer le respect de la législation sanitaire et environnementale », précise Laurent Joly représentant du syndicat. Pourtant ces condamnations ne sont que l’arbre qui cache la forêt car dans le bâtiment : « Les situations sont diverses, de l’entreprise de désamiantage  qui ne le fait pas dans les normes, à l’entreprise de démolition en passant par les entreprises qui font des interventions de tous ordres sur les chantiers : c’est le massacre ! Quand ils ont de l’amiante ils font n’importe quoi. » Cela fait des années que La CGT Construction-bois-ameublement empile les dossiers, cherchant à réunir autant d’éléments que possible par site pour réclamer ensuite une enquête en bonne et due forme.

« Actuellement la CGT31 se penche sur plusieurs dossiers en périphérie toulousaine ». Et si Toulouse n’est pas un cas isolé, « concernant ces pratiques criminelles il y a clairement un gros problème car on offre une liberté d’entreprendre totale ! C’est en train de changer », espère néanmoins Laurent Joly, estimant que le procureur commence à prendre le dossier à bras le corps. Pourtant par effet domino les complices dans ces affaires sont nombreux : « le tribunal de commerce couvre tous les patrons véreux, et ferme les yeux devant les liquidations frauduleuses déclenchées par des chefs d’entreprises qui sentent le vent tourner… » Conditionner, charger, transporter, sont autant d’opérations qui demandent du temps et beaucoup d’argent aux entreprises pour « acheminer correctement les déchets amiantés », rapporte Laurent Joly, conscient que rien n’est fait pour motiver au stockage de l’amiante dans les règles.

« C’est un trafic tout le monde le sait »

A ce jour la région dispose de « 4 installations de stockage de déchets d’amiante (aucune en Haute-Garonne) et de 4 centres de transit qui selon leurs autorisation peuvent accueillir tout ou partie des déchets d’amiante (1 en Haute-Garonne) », rapporte Hervé Cheramy, à la Dreal Midi-Pyrénées. Un maillage du territoire qu’il qualifie lui-même de « pas terrible » et qui n’incite clairement pas à respecter la loi. Sans parler du cout, car déposer ses déchets est payant (le prix dépend du poids, du type de déchet ndlr). Les pratiques décriées semblent du coup bien être la solution la plus simple que la plupart des entrepreneurs ont trouvé, comme l’explique Aurel Roman, ancien salarié de la société Surin : « C’est une pratique courante, quasi tout le monde fait ça. C’est simple : les boites les plus chères sont généralement les plus sérieuses, ceux qui cassent les prix de moitié c’est qu’il y a magouille derrière ». Il précise que les entreprises qui fraudent pour se débarrasser des déchets amiantés font rapidement « des bénéfices très importants ». Son expérience lui reste un peu en travers de la gorge : arrivé de Roumanie en 2003 il commence à travailler pour la société Surin TP : « c’était un patron très gentil mais lorsque mes collègues ont commencé à parler de l’amiante un peu trop régulièrement, il répondait par des insultes… » Il faut dire que le patron avait quelques dossiers à cacher : « Régulièrement il allait à la rencontre des propriétaires agricoles des petits villages qui pourraient avoir besoin que l’on comble un trou ou un lac pour gagner de la surface ». C’était alors une valse de camions qui apportaient « un semi de merdier (pneu, amiante et autre déchets) pour un autre de terre propre pour camoufler le reste ».

Aurel dit connaitre « 6 décharges sauvages » en périphérie toulousaine où son patron s’est débarrassé de déchets qui auraient pu lui faire perdre gros : Muret, Castanet, Aucamville, Grenade etc… Et c’est sans parler de la parcelle même de l’entreprise : « Dans la cour du dépôt, on enterrait tout au fur et à mesure, un jour il a su qu’il allait être inspecté à propos de l’amiante il m’a fait vider le dépôt et tout cacher chez moi ». Aurel explique qu’il était au courant de tout mais qu’au début « même en connaissant les risques on n’en avait pas vraiment conscience avec les collègues, on se disait que rien ne pouvait nous arriver ». Aurel s‘est fait sa propre éducation aux dangers de l’amiante en regardant des reportages télévisés et a aujourd’hui fermé la porte du bâtiment pour ouvrir une société dans la mécanique automobile : « l’argent ça nous tente tous, mais ce n’est jamais vraiment gratuit ».

 

Info +

Interdit en France depuis 1997, l’amiante est toujours présente dans les bâtiments construits avant cette date. C’est une fibre minérale naturelle utilisée comme isolant thermique ou acoustique, que l’on retrouve dans plusieurs matériaux comme des canalisations, revêtement de sol ou encore des plaques ondulées. Les fibres d’amiantes sont invisibles à l’œil nu et se déposent au fond des poumons. Aujourd’hui reconnue comme cancérigène, une exposition courte et répétée à l’amiante peut provoquer de maladies respiratoires qui se déclarent en moyenne 20 à 30 ans après le début de l’exposition.

 

 

 

 

 

 

 

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