[Dossier] Graffiti : Toulouse sous les bombes

©jamiecat
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PARADOXE. À l’occasion du festival Rose béton, rendez-vous dédié aux cultures urbaines, le Journal toulousain a mis le nez dans les flops toulousains. Ces signatures murales qui ont fait école dans les années 90 et qui restent une référence dans le milieu. Immersion dans un monde coloré perdu entre liberté délictueuse et succès planétaire.

« Je fais un travail de schizophrène ». Tilt, c’est un gamin de 16 ans qui a décidé de faire voyager son nom sur les trains et de colorier le Toulouse des 90’s. Tilt c’est aussi un grand gaillard à la casquette de travers, 43 ans au compteur et aujourd’hui connu pour ses expos aux quatre coins du monde. Entre les terrains vagues et le chic des galeries, il n’y a qu’un pas… ou presque. C’est il y a une trentaine d’années que tout a commencé à Toulouse. Le Graff est réellement arrivé dans la ville rose en 198, mais jusqu’en 91 ce ne sont qu’une poignée de graffeurs. Olivier Gal, galeriste toulousain dépeint d’ailleurs la genèse du graffiti toulousain dans un opus qui vient de sortir, « Truskool, une histoire du graffiti » : «  Dans les années 90 on a assisté à un laxisme total de la municipalité quant au nettoyage de la ville, ce qui a permis au graff de s’installer confortablement jusqu’au centre historique toulousain. En 2000 quand on a pris conscience de l’ampleur du phénomène il était impossible d’y faire face ! » Un budget colossal a alors été dégagé pour effacer quotidiennement les signatures des fauteurs de troubles à la bombe. « Ces années de liberté totale sont une exception française. Le mouvement est parti du quartier Arnaud Bernard et a pris beaucoup d’ampleur, les filles y sont aussi pour quelque chose ». Miss Van et Fafi, entre autres, des pseudos aujourd’hui bien connus pour les silhouettes plantureuses dont elles flanquaient les murs. « Ces jeunes filles qui peignaient des poupées sur les murs ont facilité la propagation du graff dans la ville, car elles attiraient la sympathie. Les garçons en ont profité et ont à leur tour dessiné pour conquérir l’approbation des riverains ». Un besoin de se répandre partout, de faire voyager sa signature, d’où l’origine du graffiti sur le train ou le métro new-yorkais. La Truskool était née. À cette époque un graff pouvait rester des mois voire des années dans la ville rose. Les amateurs respectaient le code, « on ne toye pas (repasser sur un graffNDLR) un graff bien fait et qui a pignon sur rue, les valeurs de respect et d’entraide prédominaient. » La Truskool c’est Tilt, Dran et CeeT. Rejoints ensuite notamment par 2pon et Soune. Un graff made in Toulouse émerge avec eux, autour de valeurs de respect et d’entraide. « Ces cinq-là ont voulu porter très haut l’étendard du graffiti, ils ont beaucoup d’humanité dans leur travail pour un graffiti unifié, homogène axé vers l’esthétique », poursuit Olivier Gal. Les graffeurs travaillent de concert autour d’un thème et la notion de graffiti collectif apparait. Ils se font remarquer grâce à des murs de plus en plus importants et harmonieux qui ont fini par impacter le milieu en France et en Europe. Des liens se nouent par ailleurs avec les graffeurs parisiens, mais aussi new-yorkais et les « crews » se sont associées pour former de véritables musées à ciel ouvert : « une mise en commun avec des œuvres gigantesques que les riverains se prenaient en pleine tête : ils ont formé quelque chose qui a fait école. Il y a là une vraie marque toulousaine, une histoire humaine, un amour de l’autre, un partage. C’était les graffeurs sympas à l’esprit bon enfant, ce qui correspond à la douceur de vivre locale… Même les mamies s’arrêtaient pour regarder ces artistes qui redonnaient un peu de couleurs à la ville. Aujourd’hui encore, parler de la Truskool à New York c’est une référence ».

« Aujourd’hui mes paires ce sont les jeunes de la rue pas les galeristes de Tokyo », Tilt.

En 2002 la Truskool fait le mur. Les projets naissent de-ci de-là, les commandes pleuvent, les galeries réclament… Adidas devient sponsors, d’autres marques partent en quête de l’image sympathique du groupe. «Aujourd’hui il y a une vraie génération, plus anonyme, juste après la Truskool qui leur voue un culte, l’héritage est très fort, il a favorisé l’émergence des graffeurs à Toulouse. » Bien que bannis du centre-ville, les graffs n’ont aujourd’hui pas disparu et persistent à gommer la grisaille urbaine. « Il y a pourtant un véritable paradoxe, car la mairie engage des gens pour effacer les flops de Tilt et des autres et en même temps elle dégage un budget colossal pour le festival Rose béton, dont elle est initiatrice», explique Olivier Gal. Sophie Belkacem-Gonzalez de Canales est conseillère municipale en charge des cultures urbaines, elle crie d’ailleurs haut et fort que c’est la première fois qu’une mairie créée une telle délégation : « On veut mettre en valeur les disciplines relatives au street-art ». Et la mairie de Toulouse met le paquet pour Rose béton avec une enveloppe de plus de 80 000 euros. Un appel à projets a été remporté par l’association du 50cinq et Tilt devient donc le directeur artistique du cru 2016. Au programme ? 9 murs libres offerts pour des fresques, la venue de graffeurs d’exception comme Futura ou Delta, mais aussi des expos sur tout le mois de juin. Un graff-park est aussi dans les tuyaux depuis plusieurs mois et devrait voir le jour, mais « pas encore pendant ce mandat… » Des avancées qui participent à la démocratisation du graff tout en faisant grincer les dents des puristes. Il n’y a qu’à voir Tilt, qui continue à faire bavarder sa bombe la nuit : « je navigue entre le graff, le vrai qui est donc gratuit et illégal et les expos à Tokyo, Los Angeles et Bogota. C’est une situation parfois difficile à gérer. Je suis embarqué là-dedans depuis 27 ans et j’essaie de garder ma liberté. Le graff ne doit pas devenir mercantile, à la base c’est surtout un moyen d’exister dans la cité, de ne pas être victime, mais acteur et de jouer avec sa ville. » Lors de ses collaborations en tant qu’artiste plasticien, il s’attache d’ailleurs à ne faire venir que des gens réellement issus du graffiti. « On a tous commencé en laissant notre trace sur une poubelle…  Au début je détestais le parallèle fait avec les grottes de Lascaux, mais finalement en l’an 4055 peut-être que des historiens décrypteront nos codes, ce n’est rien d’autre qu’un message pour faire réfléchir les gens. Aujourd’hui mes paires ce sont les jeunes de la rue pas les galeristes de Tokyo. Quand un gamin me dit « j’ai vu tes derniers flops », ça me fait le mois, c’est pour eux que je le fais ». Aujourd’hui la durée d’un graff à Toulouse c’est entre 2 jours et une semaine, « le problème c’est que ça nivelle par le bas, car ça ne vaut plus le coup de s’appliquer. »

Festival Rose Béton, à partir du 02 juin au 28 août 2016. http://rose-beton.com/

« Truskool. Une histoire du graffiti à Toulouse », par Olivier Gal aux éditions Atlantica.

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