mardi 1 décembre 2020
Culture Hyperland : « Attention au départ »

[Culture] Hyperland : « Attention au départ »

Immersion. Du 11 au 20 septembre, les dix comédiens de l’association LabOrateurs-Pépinière d’artistes réinsufflent la vie sur le site AZF, là où elle s’est brusquement arrêtée. Sous une apparente légèreté ils nous entrainent dans un voyage dont on ne ressortira pas indemnes.

J’arrive sur le site AZF à la tombée du jour, le lieu prend toute son importance. Cette impression de no-man ’s-land où le temps semble arrêté colle la chair de poule. Le passage récurrent d’avions, les bâtiments érigés en mémoire d’AZF, l’espace -anormal en zone urbaine-, le silence : un combo qui plante le décor et prépare à une expérience toute particulière. Car ici, le contraste entre la friche industrielle et l’opiniâtreté de la vie qui s’accroche à quelques pas -coté Oncopôle- est saisissant. Je rejoins la cinquantaine de spectateurs d’un soir à qui l’on distribue tabourets de fortune et plaids réconfortants. Il est vrai que la fraicheur commence à tomber. Pas un mot, en file indienne chacun suit les recommandations qui lui sont données. Et le voyage commence. Bienvenue dans un monde post-apocalyptique. Des comédiens au talent rare déambulent et guident la foule à coups de monologues corrosifs. Les mots fusent. Ici un chemin balisé de quelques lueurs colorées mène jusqu’à Hyperland dans un espace-temps indéfini. Il fait maintenant nuit noire et ce chemin s’inscrit totalement dans la réalité du site sans verser dans le spectaculaire : les acteurs et leurs torches, seuls, font vivre les lieux. Quelques âmes survivantes et provocatrices ponctuent le chemin de souvenirs et nous plongent au creux de notre mémoire pour nous mettre finalement face à la décadence actuelle du monde. Des figures sortent du passé, tantôt des êtres à l’histoire touchante, ou des silhouettes dantesques, comme autant de fantômes à l’âme brisée, qui interpellent quant aux inepties du monde. Soudainement on se risque à le repenser, ce monde, les conduites humaines et les changements à venir. On évoque l’histoire sans la refaire, on s’interroge face aux fatalités. Arrivés à la lisière de l’Hyperland, le ton se radoucit, il est temps de rentrer, j’ai presque envie de continuer pour effleurer encore un peu plus cet Hyperland, y rentrer pour de bon et constater l’étendue des dégâts. Pourtant la peur de se brûler les ailes déclenche le demi-tour et c’est finalement les notes d’un violoncelle qui amorcent le retour à la vie, à la fin d’un voyage entre poésie et métaphysique. Je n’en sors pas indemne, du rire aux larmes, l’épopée touche, heurte littéralement. Une chose est sûre, ce lieu désormais je le verrai autrement. Et ce n’est pas grave de ne pas avoir tout entendu car il avait trop de vent, car les avions volaient trop bas. Le voyage est fait et c’est l’essentiel. Un voyage vécu comme un instant unique, d’où la jauge réduite d’une soixantaine de personne par soir, afin de « ne pas fabriquer une attraction dans laquelle on trimbale les gens, mais pour que cela reste fluide », comme l’explique Théodore Oliver l’un des comédiens. La volonté de ne pas lutter contre l’environnement mais de s’en accommoder est claire et rajoute au jeu des artistes. Une prouesse des labOrateurs qui rendent subitement les bruits de la ville fascinants leur conférant une dimension nouvelle. Le retour arrive à son terme. Me tombe dessus la sensation de me réveiller en plein désert après une virée dans d’autres sphères, passées, présentes et futures. C’est une réussite. Bravo.

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