Enquête ; Les dessous du foot business

Journaliste à Libération, Renaud Lecadre a enquêté durant six ans sur les dérives financières du sport le plus populaire en France. Une investigation qu’il retrace dans “Les super bonus du foot” : magouilles, transferts arrangés, pots-de-vin, matchs truqués, salaires astronomiques… Un pavé dans la marre à quelques semaines du prochain Mondial.

 
Renaud Lecadre, pourquoi cette enquête sur les dessous du football ?
A titre personnel, j’adore le football. Mais en tant que journaliste économique, je suis effaré par la place prise par l’argent et son influence néfaste : les joueurs changent de club comme de chemise, les mêmes équipes trustent les phases finales de la Ligue des Champions… On s’éloigne de la glorieuse incertitude du sport.

Vous avez enquêté durant six ans. Comment avez-vous procédé et quels obstacles avez-vous dû surmonter ?
J’ai suivi les nombreuses affaires judiciaires visant des clubs français comme l’OM ou le PSG, et les multiples débats parlementaires à propos du foot business et de ses dérives. Quelques agents de joueurs osent également mettre les pieds dans le plat, mais ils ne sont pas majoritaires. La plupart des acteurs, joueurs, dirigeants de clubs ou de la tutelle, préfèrent maintenir le couvercle sur la marmite.

Vous le dites : le football est à l’image de la société. Mais pourquoi de telles dérives ? Qu’en est-il des autres sports ?

Le foot est le plus universel des sports, il s’est parfaitement coulé dans la mondialisation économique et certaines transactions offshore qui vont avec. Les grands clubs estiment désormais être des entreprises comme les autres, mais quand on met le nez dans leurs affaires, ils ont tendance à brandir la “spécificité sportive”, à l’instar de l’exception culturelle… Le rêve des grands clubs italiens, espagnols ou anglais serait une compétition fermée où l’on retrouverait toujours les mêmes équipes, à l’instar de la ligue américaine de basket ou de base-ball. Mais la tradition européenne est très attachée au système de promotion-relégation d’une division à l’autre. Le rugby, notamment en France, commence à subir le même phénomène : valse accélérée des transferts, compétition réduite aux mêmes clubs. Le Top 14, même s’il demeure passionnant, est de plus en plus réservé à quelques grandes métropoles.

 

“ L’exception sportive ”

Pourquoi une telle impunité chez les joueurs qui, comme vous le démontrez, ne sont jamais inquiétés par la justice, à l’image de Laurent Blanc ?

Les magistrats semblent les considérer comme, au mieux naïfs, au pire imbéciles. Mais les joueurs ne sont ni l’un ni l’autre, ils sont les principaux, si ce n’est les seuls, bénéficiaires des combines visant à leur fournir un complément de revenu non imposable, et donc parfois occulte. Il est vrai que ce sont leurs agents qui négocient à leur place, mais dans la plupart des affaires judiciaires, on poursuit non seulement l’auteur d’un délit et son complice, mais aussi son recéleur, soit le bénéficiaire final… Sauf dans le foot. C’est peut-être cela, l’exception sportive…

Dans “Hors jeu”, Luc Dayan prétend que le football fonctionne selon un modèle économique pertinent où les salaires des joueurs sont maîtrisés. Ce n’est pas votre cas…
En apparence, la masse salariale paraît maîtrisée, sous la surveillance de la DNCG (Direction nationale de contrôle et de gestion, ndlr). Mais cela se complique lorsque le club employeur négocie en salaire brut quand le joueur employé raisonne en net. Des clubs peinent aussi à se débarrasser de joueurs qui alourdissent leur masse salariale. C’est le cas du PSG : en dépit des crises à répétitions, certains joueurs préfèrent rester dans le confort douillet de la capitale.

Certains prétendent que la faiblesse du football français réside dans le fait que les salaires des joueurs sont trop faibles et trop imposés par rapport à d’autres pays européens. Quel est votre avis ?
C’est en partie faux. En France, le niveau des impôts et charges sociales est le même qu’en Allemagne ou en Espagne. Il est même plus élevé en Italie, pays dont les clubs sont très compétitifs au plan européen. Seul le Royaume-Uni taxe moins ses joueurs. Mais la vraie différence, c’est le montant du salaire brut moyen : dans la Premier League anglaise, il est 132 % supérieur à celui de la Ligue 1 française ! Réduire les charges n’y changera rien. Les clubs anglais sont plus riches, c’est tout.

 

“ Les politiques légalisent l’illégal ”

Les matchs truqués existent depuis toujours et avec l’arrivée des paris sportifs en ligne, cette tendance ne fait que s’accentuer. Comment faites-vous pour prendre encore du plaisir à regarder un match ? Etes-vous toujours suspicieux ?
L’essentiel des paris consiste, non pas à deviner le vainqueur d’un match, mais l’écart de buts en fin de partie ou à la mi-temps. S’il y a trucage, cela consiste alors à soudoyer un ou deux défenseurs pour qu’ils commettent une ou deux boulettes. Il y a donc rarement des matchs dont la désignation du vainqueur serait le fruit d’une arnaque. Mais l’UEFA constate elle-même que, dans les tours préliminaires de la Ligue des Champions, des petites équipes de l’Est, qui savent bien qu’elles n’iront pas très loin dans la compétition, peuvent être tentées de monnayer les conditions de leur élimination en encaissant un peu plus de buts.

Quel est le pouvoir réel des clubs de supporters ?
Il est à la hauteur de leur participation au budget du club : de plus en plus marginal. Les droits TV et le marketing représentent l’essentiel des recettes. Avec un taux de remplissage des stades de 75 % (22.000 spectateurs en moyenne en Ligue 1), une grève des supporters peut éventuellement inquiéter les clubs. Mais ces derniers visent surtout à développer le nombre de loges VIP, qui rapportent bien plus que le spectateur lambda.

Vous décrivez également la complicité des politiques et le lobbying exercé par les instances dirigeantes du football…
En plein procès du PSG, où il fut longuement question de la rémunération parfois occulte des agents, qui en redistribuaient une partie aux joueurs en Suisse ou à Monaco, l’Assemblée Nationale a validé un projet de loi qui permet aux clubs de rémunérer eux-mêmes les agents : c’est la porte ouverte à toutes les combines, car leurs commissions vont flamber encore plus. Cela se pratiquait déjà en catimini, mais les Parlementaires, sous la pression du lobbying de la LFP (Ligue de Football Professionnelle, ndlr), ont décidé de légaliser l’illégal.

 

“ Ribéry est volatil ”

Dans votre livre, vous consacrez un chapitre à Franck Ribéry. Que pensez-vous des affaires de mœurs qui secouent le meneur de jeu de l’équipe de France actuellement ?

Ribéry est un joueur assez volatil, ayant déjà joué pour six clubs, et ce n’est pas fini. Je n’ai pas dit volage, ce serait prendre parti sur cette affaire de mœurs… J’imagine que cette histoire doit le perturber : on verra d’ici la Coupe du Monde si le gaillard est psychologiquement solide.

La présence probable en équipe de France lors du Mondial d’un Thierry Henry ou d’un Patrick Vieira, qui ne sont plus aussi compétitifs, répond-elle selon vous à des pressions financières ?

Henry reste le joueur préféré des Français, c’est important en termes d’image. Vieira est le négociateur des primes des joueurs de l’équipe de France. On le dit indispensable dans le vestiaire.

Que reste-t-il au football pour faire encore rêver les foules ?

Le spectacle est souvent intéressant à regarder, plus tourné vers l’offensive que par le passé. Mais il manque trop souvent d’incertitude, ce carburant à rêves.

Propos recueillis
par Sophie Orus

«Les super bonus du foot»
de Renaud Lecadre
Editions Presses de la Cité


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.