Walter Spanghero ; « Avoir un nom ne suffit pas… »

Enoncer le nom de Walter Spanghero, c’est entrer dans la légende du Rugby Français, celle qui anime encore les passions des puristes de ce sport. Du temps où le rugby était un combat d’hommes qui se gagnait d’abord devant et réservait les exploits aux funambules des lignes arrières qui parachevaient l’œuvre. Ce n’est pas un hasard si lors de la tournée de 67, en Afrique du Sud, ses adversaires le surnommeront “L’Homme de Fer”, en référence à sa puissance naturelle 1,87 m pour 100 kg. Une vitesse surprenante à son poste, mais surtout des mains immenses qui ne lâchent rien. De parents d’origine italienne, il est né à Payra-sur-l’Hers dans le Lauragais. C’est à Bram qu’il chausse la première fois les crampons de rugby. Puis, très rapidement et tout naturellement, il se retrouve vite à Narbonne avant de venir faire, plus tard, les beaux jours du Stade Toulousain avec les Jean-Pierre Rives et autres Jean-Claude Skrela. Un club pour lequel il garde un attachement intact. C’est à l’âge de 20 ans qu’il débute en équipe de France, pour en devenir un capitaine emblématique que même les All Blacks nous envieront. Mais l’homme a les pieds sur terre et a su depuis toujours que le rugby, amateur à l’époque, n’était qu’une passerelle pour mieux s’établir dans la vie. Aujourd’hui non sans mal, il est à la tête de nombreuses entreprises qu’il gère avec passion, détermination, beaucoup de sang froid, de lucidité comme de fermeté ; le tout empreint de beaucoup d’humanisme. Les qualités qui, sur tous les terrains du monde, ont fait reconnaître son nom, sa personnalité d’homme libre et debout. Rencontre.

 
Walter Spanghero, comment voyez-vous le rugby
dit moderne ?

Vous savez, en tant qu’ancien joueur, il m’est difficile de critiquer voire de comparer le rugby de mon époque avec celui d’aujourd’hui. Les enjeux sportifs comme financiers sont bien différents de ceux que j’ai connus. Mais le passionné que je suis, ne peut s’empêcher de constater quand même que le rugby que l’on propose, notamment dans l’hémisphère nord, manque d’allant, d’audace. Bien souvent à 4 contre 1, on ne va pas passer le ballon, mais croire que l’on peut y aller tout seul. On en arrive même au constat affligeant que faute de ne pas savoir passer le ballon dans de bonnes conditions, on va tout simplement rater l’essai tout fait. C’est parfois désespérant, car voyez-vous, aujourd’hui les joueurs ont oublié la technique de base, la prise de risque, le contact qui fait la différence, ne sont plus là. Certes je savais utiliser ma force pour porter le ballon en terre adverse, mais quand il le fallait, je savais aussi passer le ballon. Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui.

A bien des égards votre carrière rugbystique est tout simplement exceptionnelle. Avez-vous aujourd’hui un seul regret ?

Je n’ai vraiment aucun regret si ce n’est peut-être, d’avoir arrêté ma carrière prématurément ; ce qui m’aura privé d’une ou deux saisons en équipe de France. Non je n’ai vraiment aucun regret… Ou alors ce cri de colère après plus de 40 ans. Ainsi, vous allez me forcer à parler de notre tournée de 1968 en Nouvelle Zélande, avec l’équipe de France, où lors des 3 tests disputés, nous aurions dû en gagner au minimum un voire même deux, tant l’équipe de France maîtrisait vraiment son sujet… Nous étions les meilleurs, mais l’arbitrage maison en aura décidé autrement. Il suffit aujourd’hui de revoir les matchs pour s’en convaincre vraiment. Ca oui, c’est une peine car dans la carrière d’un rugbyman, gagner contre les Blacks et chez eux, c’est un honneur particulier et inestimable. Et pour continuer dans les regrets, il en aura été un pour moi, celui de n’avoir justement pas pu jouer sous les couleurs des Blacks, de porter un jour dans sa vie de rugbyman le maillot des All Blacks. Je pense que c’est le rêve de tout joueur de rugby.

Justement, pourquoi les Blacks et pas l’Australie ou l’Afrique du Sud ?
Parce qu’ils ont un jeu exceptionnel et un esprit rugby hors du commun. Une foi, une communion autour de ce sport. C’est probablement dû au fait de vivre sur une île, de vivre en permanence avec et pour le rugby. On a souvent parlé, pour les Blacks, d’une véritable religion. Je crois que c’est au moins ça. C’est vrai, j’ai une grande admiration pour ce qu’ils sont sur le terrain comme dans la vie de tous les jours : Des modèles. D’autant plus que le jeu qu’ils pratiquaient, me convenait particulièrement. Oui, ce sont des hommes rares… Vous savez, dernièrement j’ai rencontré des joueurs de légende comme Ian Kirkpatrick, Brian Lochore ou Colin Meads. A peine m’ont-ils aperçu qu’ils sont venus m’embrasser, m’étreindre avec fraternité. Ils étaient tellement heureux que l’on puisse se retrouver après tant d’années qu’ils ont même failli me faire “exploser”… Le Rugby est avant toute chose une histoire d’hommes et il y a un immense respect entre-nous, dans et hors des terrains.

Quels sont vos meilleurs souvenirs en tant que sportif ?

Ils sont et heureusement, nombreux même si certains matchs comme celui avec l’équipe de France à Colombes contre l’Angleterre reste gravé à jamais en moi. Parce que nous l’avons largement gagné 37 à 8. C’est un match complet que nous avons su maîtriser de la première à la dernière minute. Mais aussi parce qu’il représentait le dernier joué dans ce stade mythique où l’ensemble des joueurs français présents sur la pelouse avaient fait leurs premiers pas en tant qu’internationaux. C’était un stade familial convivial à souhait, avec un public en totale communion avec l’Equipe de France. On rencontrait les spectateurs avant le match et bien souvent, on les retrouvait à la buvette pour boire un coup et refaire justement le match. C’était un autre temps, une autre époque. Au Parc des Princes, on était plus protégés, comme coupés de nos supporters. Je me souviens que pour accéder au terrain, le passage sous le tunnel était impressionnant. C’est d’ailleurs dans ce stade que le 11 février 1973, on bat les Blacks à Paris. A l’époque cet évènement exceptionnel était fêté comme il se doit. A ce propos, savez-vous que je suis le dernier Capitaine d’une équipe de France à avoir battu les Blacks dans la capitale ? Depuis, on les a battus à Bordeaux, Nantes, Marseille mais plus jamais à Paris… Et puis j’étais en fin de carrière et finir ainsi, c’était inespéré.

Vous avez joué aux côtés des plus grands ?

C’est vrai, qui aurait pu penser un jour que moi, qui arrivais de ma campagne natale, j’allais écrire, avec des joueurs d’exceptions, quelques-unes des plus belles pages du rugby français. Imaginez un gamin qui débute à vingt ans et aux côtés des meilleurs, sa carrière internationale en équipe de France. Oui, on peut parler de bonheur, d’honneur aussi d’avoir eu la chance de côtoyer les Michel Crauste, Pierre Albaladéjo, André Herrero, les frères Boniface et autres Christian Darrouy ou Jean Gachassin. Des joueurs qui ont marqué toute une génération de rugbymen, ne l’oublions pas.

7ème Coupe du monde de rugby

Les Français sont en Nouvelle Zélande pour disputer cet-te 7ème Coupe du Monde de rugby. Comment voyez-vous nos chances ?
Bien entendu, l’équipe de France peut réussir un beau parcours et pourquoi pas le meilleur. C’est en tous les cas ce que je lui souhaite. Mais cela ne m’empêche pas de penser qu’il lui manque 4 ou 5 joueurs réguliers et d’expériences internationales, capables de tenir un match. Pas obligatoirement de tout gagner mais d’assurer l’essentiel, ne pas prendre l’eau contre les meilleurs. La force des grandes équipes, c’est d’avoir en permanence justement 4 ou 5 joueurs réguliers dans leurs performances et au plus haut niveau. Ils ne permettent pas toujours de gagner mais de tenir un score pas trop défavorable. Aujourd’hui on a le sentiment que l’on peut aussi bien perdre un match en prenant 50 points et demain si nous sommes dans un bon jour, gagner contre n’importe qui.
Ce qui démontre mais cela n’engage que mon avis d’ancien joueur, que nous n’avons pas aux postes clefs les joueurs qu’il faut. De mon temps entre 1972 et 1973, l’année où nous avons battu à Paris les Blacks en les dominant tout le match, et quasiment gagné tous nos matchs internationaux, dès que l’équipe prenait l’eau, nous avions les joueurs qui savaient faire l’essentiel pour gagner de peu ou perdre d’un point. Voire arracher le match nul, comme cette année-là dans le tournoi des 5 nations en Irlande où nous réalisons un score flatteur pour nous et arracher le nul 6-6…

Quel est votre favori ?
Pour moi, la meilleure équipe au monde et depuis toujours, c’est la Nouvelle Zélande. Mais gagneront-ils chez eux ? Là est une autre question. Tant de facteurs entrent en jeu pour arriver au titre suprême qu’il est bien difficile de faire un pronostic. Mais quelque part, pour service rendu à la nation mondiale du rugby, j’allais vous dire que ce serait justice qu’ils gagnent en octobre, chez eux.

Nicolas Sarkozy incontournable en 2012…

Walter Spanghero, l’actualité de la France, c’est aussi la politique nationale avec des échéances importantes en 2012. Voire même un choix de société qui pourrait se présenter à nous. Comment voyez-vous la situation actuelle, en tant que chef d’entreprise et bien entendu comme simple citoyen engagé quand même ?
Si vous voulez me parler de la crise et de ses conséquences, pour moi c’est simple. Il va falloir commencer à se serrer la ceinture et surtout à ne pas tousser à chaque fois qu’une décision allant dans ce sens sera prise. Et que celle-ci vienne de Pierre, Paul ou Jacques. Aujourd’hui nous sommes “plantés” car nous n’avons pas été précautionneux dans la gestion de l’Etat, nous avons probablement pris des décisions qui avec le temps se retournent contre nous. Sauf qu’aujourd’hui et quelque soit le Président ou la Présidente qui sera élu en 2012, la raison imposera de prendre les mesures nécessaires pour redresser l’économie de la France et probablement pas que cela. Oui, ce seront obligatoirement des décisions impopulaires mais nous n’avons pas le choix. Si nous ne sommes pas capables de redonner confiance au Français, nous allons droit dans le mur… Et les bons résultats passeront par cette période de sacrifices. C’est le chef d’entreprise qui a tout connu, qui vous parle.

Quelle est pour vous la solution ?
La réalité, c’est que nous sommes tous sur le même bateau appelé Europe. Ici et là des gouvernements, se pensant protégés justement par le fait d’appartenir à l’Europe, ont fait des erreurs de gestion. Vous savez, il n’est pas facile pour un politique qui veut se faire réélire, de parler à son électorat de rigueur, de sacrifices et d’orage qui arrive… Pour moi, il est probable qu’aussi en matière d’intégration de l’Europe, on est allé un peu trop vite. Je ne pense pas que tous les pays qui constituent l’Europe d’aujourd’hui, celle dite de l’Euro, aient vraiment leur place. Tant il y a de disparités entre les économies, les modes de fonctionnement, les échelons économiques, etc. Et si dans tout ce charivari que le commun des mortels a du mal à suivre, les banques amènent leur manière de voir et surtout de faire, là on dépasse vraiment la logique même de la gestion sereine et sérieuse. Prenons un sujet que tout un chacun peut comprendre : celui de la disparité des taux de la TVA qui sont en vigueur en France. Je serais tenté de vous dire en exagérant qu’il y en a autant que de corporations. Ils commencent à 2,1 % pour certains médicaments vendus en outre-mer, 2,5 % pour la restauration, 5,5 %, pour des travaux ménagers et jus-qu’à 19,6 % pour tout le reste. Toutes ces niches, pour privilégier telle ou telle profession : est-ce bien sérieux et surtout équitable en-tre tous les Français ? Mais surtout que d’énergie, de temps perdu et surtout d’argent dépensé ! Non ?

L’Entreprise c’est un combat de tous les jours. La crise, nous la côtoyons tous et en permanence. Quel effet cela vous fait-il de voir que certains donnent le sentiment de la découvrir à peine ?
Comme toute entreprise, la mienne a connu ses difficultés et ses combats à gagner. Et comme tout dirigeant, je sais très bien que rien n’est jamais gagné d’avance. Comme je sais que je me dois d’être aux commandes dès 7h du matin et le soir bien souvent après vingt heures. C’est la loi du genre, ici on ne compte pas son temps… Mais c’est vrai aussi que pour le commun des mortels, le quotidien n’est pas toujours facile. Car, même si personne n’en parle, on s’est créé tellement de besoins comme le téléphone portable, l’Iphone, l’ordinateur de poche, l’e-mail ; autant de gadgets qui ont un coût et que tôt ou tard, l’on se doit de payer. Mais par ailleurs, que dire aussi de toutes ses aides données, ici et là, sans aucune contrepartie ? Comment éduquer, comment faire comprendre alors que rien n’est jamais gagné d’avance, si en contre partie, on ne demande pas qu’un effort soit consenti de la part du bénéficiaire ?
Si l’Etat lui-même, par une espèce de faiblesse chroni-que se comporte d’une manière, à mes yeux, aussi peu responsable, comment espérer demain inverser la tendance ? Comment encoura- ger celui qui au contraire fait les efforts nécessaires pour s’en sortir s’il a près de chez lui de tels exemples ? Nous sommes en France, dans bien trop de domaines, beaucoup trop assistés.

En 2012, ce sont les Présidentielles. Avez-vous un favori ?
J’ai des amis à droite et à gauche et bon nombre parmi eux me qualifieraient d’apolitique. Je crois qu’il ne faut pas se tromper de personne. On ne s’improvise pas Président de la République Française. Il faut une expérience au plus haut niveau, connaître les dossiers importants, avoir fait ses preuves à l’international, avoir une vraie carrure d’Homme d’Etat. En 2004, quand Nicolas Sarkozy, alors qu’il était Ministre de l’Intérieur, est venu à Toulouse pour débarquer le patron de la police toulousaine Jean-Pierre Havrin, cela m’a beaucoup gêné. Pas tant dans le fait d’avoir sanctionné un homme, mais dans la manière d’agir, sous l’effet de la colère et même de la poussée médiatique. Car pour moi, la notion de respect de l’Autre est nécessaire et indispensable partout. Pourtant aujourd’hui il est pour moi, le seul avec François Fillon, peut-être, à être capable de nous sortir de l’impasse dans laquelle nous nous sommes mis. Car il a fait ses preuves, face à la crise, à la menace terroriste, aux événements tant en France qu’à l’étranger. Aujourd’hui, il est incontestable qu’il est écouté et reconnu pour la justesse de son analyse comme par les remèdes qu’il entend apporter à la France comme à l’Europe pour faire face à la crise financière qui touche le monde occidental. Je n’ai rien contre Martine Aubry, François Hollande ou Ségolène Royal, mais pour moi, il leur manque la dimension internationale qu’a su acquérir au fil des années Nicolas Sarkozy et particulièrement depuis qu’il est notre Président de la République. Aujourd’hui tout se crée, se décide, se développe et se pérennise, dans l’intérêt de tous, en ayant de fortes con- naissances de l’international, de fortes connivences avec les partenaires étrangers incontournables. Ce qui fait la force de notre pays et quasi depuis de Gaulle, c’est cette reconnaissance. La voix de la France est aujourd’hui écoutée et respectée. Qu’en sera-t-il demain ?

Et pour Toulouse ?
A Toulouse et politiquement parlant, je me suis retiré de tout. Il n’empêche qu’en tant que citoyen, qui à travers ses entreprises participe à la reconnaissance de sa ville, j’ai comme tout un chacun mon mot à dire. Alors, je ne vous cache pas ma déception de voir tout ce qui se passe ou plutôt ce qui ne se passe pas dans cette ville de Toulouse que j’aime tant. Mais ce n’est que la voix de Walter Spanghero.



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