Un Football insurrectionnel

Plus que la mort de Marcel Bigeard, figure emblématique de l’armée française, plus que les cérémonies commémoratives de l’appel du 18 juin 1940 qui ont donné lieu à une surmédiatisation impressionnante, plus que l’affaire Bettencourt qui prend dorénavant une tournure juridico-politique avec le duel de deux ténors du barreau (Kiejmann et Metzner), plus que l’appel du 19 juin d’un Villepin qui pourrait bien être en 2012 le “Chevènement” de Nicolas Sarkozy (2012 comme un 2002 pour la droite ?), plus que les catastrophes du Var qui replacent au cœur de la gestion sociétale la notion même de “catastrophisme éclairé” du Professeur Dupuy, c’est la terrible chronique d’une déroute annoncée, celle du football français qui fait la Une de l’actualité comme si l’absence de patron, de stratégie, d’esprit d’équipe, d’efficacité, d’exclusion (et ce fut Anelka), d’irresponsabilité (que fait le Président de la FFF ?) d’échec cinglant ne conduisaient à une bien “étrange défaite” au moment même où le plus sportif des Présidents de la Ve République (érigeant le sport en modèle de la performance politique) célèbre le volontarisme gaullien des années 1940 de Londres au Mont Valérien.

 
Et les chroniqueurs d’en tirer des conséquences, au-delà des considérations techniques, des noms d’oiseau rapportés, de certains titres («Les imposteurs» titrait l’Équipe avant de répercuter les mots d’Anelka… à la une !) en tentant de voir, à l’inverse de 1998, un miroir de la société française. Ainsi l’éditorial du Journal Le Monde du 19 juin : «Dominé par des ego tourmentés et des salaires de stars, coupé de la réalité du pays et de ses supporters fractionnés en de multiples clans – Noirs d’origine antillaise, Noirs d’origine africaine, Blancs, musulmans, expatriés de luxe ou restés en France, issus des cités de banlieue ou revanchards ou venus de la modeste province et “triquards” – ce football épouse les contours du pays.»
Pour Alain Finkielkraut les joueurs de l’équipe de France «cassent l’identification. À la différence des autres équipes nationales, ils refusent, en sales gosses boudeurs et trop riches, d’incarner leur nation.» Et d’ajouter comme en écho à d’autres éditorialistes : «Mais si cette équipe ne représente pas la France, hélas, elle la reflète : avec ses clans, ses divisions ethniques, sa persécution du premier de la classe, Yoann Gourcuff. Elle nous tend un miroir terrible». “Les Bleus” (“nos Bleus” ?) sont aux yeux du Président Sarkozy «un maillon fort de l’identité nationale» et l’un des ciments possibles d’une société trop fragile. Nul doute que les piètres prestations des footballeurs français en Afrique du Sud auront été, selon Gérard Courtois, «un double crève-cœur : sportif d’abord mais tout autant politique». La Coupe du Monde permit en 1998 à Jacques Chirac de retrouver la popularité après la victoire des Bleus. Nul doute qu’elle va obliger Nicolas Sarkozy à s’ériger contre la dépression ambiante s’il veut éviter une nouvelle baisse de popularité : la défaite du XI de France aura des conséquences politiques ; le climat délétère qui règne, va envahir l’espace de la pré-campagne présidentielle. Il nous restera toujours le bonheur de méditer la phrase du romancier anglais Nick Hornby : «Les équipes de football témoignent d’une extraordinaire imagination quand il s’agit de désespérer leurs supporters».

Stéphane Baumont


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