Toutankhamon, parle !

Je dors depuis si longtemps dans le silence de cette chambre, que j’en devine les contours, les yeux fermés. Ma nuit n’a plus de jour, elle a claqué comme le fouet que je maniais jadis avec dextérité, pour sortir mon char du piège des dunes de sable. Je dois à cet enfermement perpétuel, de ne plus sentir les tourments de mon corps.

 
De ces mois de fièvres incessantes, ruisselant de sueur et grelottant de frissons, je ne garde que le souvenir d’une carcasse lassée de tant de spasmes incontrôlables. Mes os meurtris, qui m’obligeaient, si jeune, à me servir d’une canne, reposent, plus légers que la poussière. J’ai tressailli à peine, quand un trait de lumière a dessiné une aurore nouvelle, dans l’éternelle nuit où je dormais encore. Peu à peu je n’ai plus senti ce goût âcre de l’or dans ma bouche et le poids de ce masque, qui disait tout de mon visage de jeune homme. J’entendais autour de moi, le murmure de voix inconnues dont je n’arrivais pas à comprendre le langage, juste un mot revenait toujours… Carter, Carter ! Puis on m’a emporté, moi, image vivante d’Amon, Outjes-khaou sehetep-netcherou : Celui qui porte les couronnes et qui réjouit les dieux ! Moi, qui restaurai le culte de nos dieux : «J’ai trouvé les temples en ruine, les naos brisés et les cours envahies par les herbes. J’ai restauré les sanctuaires, j’ai reconstruit les temples et je les ai dotés de toutes sortes de trésors. J’ai fait dresser, pour honorer les dieux, des statues en or et en électrum, décorées de lapis-lazuli et de pierres fines».
Je me rappelle à peine le visage d’Ankhsenamon, ma femme, dont je devine encore les hanches, sous la transparence de sa tunique de lin. Mon éternité a pris fin, on m’a soulevé des sables, on m’a arraché au silence de mon sarcophage, pour faire parler mon corps. Oui, me voici, Toutankhamon, l’enfant roi, fils d’Akhenaton ! Me voici, la peau tannée par tous les soleils d’Egypte, ma filiation révélée au fond d’un de ces tubes de verres, que vous avez agités si souvent sous mon nez!
Regardez-moi, vous qui n’avez pas craint les formules magiques gravées sur mes épaules, regardez la ligne des fards qui dessine mes yeux, la barbe divine tressée, le nemes noué en catogan, la tête de vautours qui orne mon front, comme un présage pour ceux qui violent ma sépulture !
Regardez-moi, debout, enfin, sans canne, jeune roi de 19 ans ! Je dresse haut vers le ciel les insignes sacrés, heka le crochet et le fouet nekhakha ! Je suis TOUTANKHAMON, vous croyez tout sa-voir et avoir percé le secret… mais l’essentiel vous a échappé, je suis vivant, VIVANT !

Marie-Pierre Aguila



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