Toulouse berceau de la coopérative du futur

Nicolas Lassabe fondateur Fab lab

Construire son propre vélo, un porte manteau ou réparer son lave-linge sans passer par les géants de la distribution ? Un rêve à portée de machine, qui pourrait bien devenir réalité. Reportage à Toulouse dans le premier fab lab français.

Le lundi soir, à l’université des sciences sociales, les cerveaux sont en effusion. Ils sont une quinzaine : informaticiens, électriciens, artistes, mais aussi architectes, designers ou simples curieux attablés à discuter de projets tous aussi loufoques les uns que les autres. Ni société secrète, ni armée de savants incompris, le concept de fab lab, ou fabrication laboratory a été lancé au Etats-Unis en 2002 par l’Institut technologique de Massachussetts (MIT) et vise à permettre aux individus de se réapproprier les moyens de production. Depuis, l’idée a fait des émules tant et si bien qu’aujourd’hui on compte plus d’une centaine d’analogues du genre dans le monde. Un chiffre qui double chaque année. Dans l’hexagone, c’est Toulouse qui a vu naître le premier laboratoire français, en 2009. Nicolas Lassabe, chercheur à l’Onera et co-fondateur avec Lionel Dessirieix raconte : « le concept permet à n’importe qui d’avoir accès à des outils de fabrication mutualisés, il ouvre la porte à l’esprit de partage, d’innovation et de gratuité. » Plutôt que de consommer des produits de masse, il est désormais possible de fabriquer soi même tout ce dont on a besoin. Ou presque. C’est un peu la révolution annoncée. L’idée ? Mettre à la disposition de tous dans de petits espaces des dizaines de machines, la plupart du temps pilotées par des logiciels libres afin d’apprendre aux gens à faire par eux-mêmes… « De mon côté, poursuit Nicolas Lassabe, l’idée est née d’un constat : les disciplines sont cloisonnées et il y a peu de solutions pour rassembler des personnes de communautés différentes. »  Il s’attelle donc à créer un espace de rencontre sur le modèle prôné dans les laboratoires nord américains : « j’ai pu découvrir leur culture de l’interdisciplinarité lors de mes études : les chercheurs doivent s’associer à des non chercheurs pour avancer. Et inversement. »  Il apprend alors qu’un réseau international fondé sur cet échange existe déjà : c’est donc une nouvelle unité du réseau fab lab, en pleine expansion, qui trouvera place dans la ville rose. « Toulouse semblait propice à la naissance de cette plateforme d’innovation : c’est un vivier de chercheurs, d’étudiants et d’artistes. Il y a de vrais besoins de fabrication et de lieux de rencontre, le fab lab était la réponse logique ! Nous avons commencé par nous faire connaitre via l’association Artilect, porteuse du projet fab lab en proposant des conférences. Mais l’effet réseau nous rend beaucoup plus visibles à l’international  qu’à Toulouse même » annonce-t-il. Depuis sa création, le fab lab s’est penché sur divers projets pour la Novela, générant des subventions de la Mairie. « Nous avons aussi un contrat Grand emprunt sur la culture scientifique en relation avec le projet Quai des savoirs ainsi que des fonds sociaux européens. » A part ça, les membres cotisent à hauteur de 20€ par an pour les étudiants et 30 pour les autres. Le hic ? Aujourd’hui le laboratoire rentre dans ses frais mais est majoritairement composé de bénévoles. Il tend bien sûr à se structurer, afin de gagner en autonomie. Pour l’instant c’est donc, quartier Jolimont, dans un petit local en sous-sol que ces frénétiques de l’innovation mettent leurs idées en pratique.


La popote électronique

Au sous sol du bâtiment en question, de curieuses odeurs de cuisine se mêlent à un vacarme assourdissant : les membres du fab lab sont réunis pour travailler sur leurs projets. Ce sont au trois quart des hommes, « bien que plusieurs femmes se joignent au groupe de manière plus ponctuelle », précise Nicolas Lassabe. Pour la plupart ils ont entre 30 et 40 ans. Et les voilà penchés sur un bocal, à regarder des orchidées pousser, tapotant inlassablement sur un clavier, ou encore au tableau esquissant une structure plastique imitant le poumon humain… le site fleure bon la bricole, le bidouillage et la rêverie. Et pourtant des machines sont bel et bien là pour rendre réel tout ce qui naît dans ces esprits tarabiscotés. Imprimante 3D, découpeuse laser et fraiseuse, c’est un peu l’équipement de base. « Ce matériel d’ordinaire réservé à l’industrie a été acheté d’occasion. En tout cela représente 20 000 euros de matériel ». Concrètement, comment intégrer l’équipe ? Un fab lab est ouvert à tous Il suffit de se rendre à la réunion du lundi soir afin d’exposer son projet et de proposer ses compétences et/ou d’en chercher. C’est ce qui s’est passé pour Philippe, qui raconte  apprécier « cette ambiance ou chacun apporte sa pierre à l’édifice : un donnant-donnant très enrichissant ». Cette philosophie de libre diffusion des savoirs s’applique aussi aux méthodes utilisées pour fabriquer les objets : « c’est le concept clef, les plans sont publiés sur le web afin que tout le réseau en profite. Le membre d’un fab lab au fin fond de l’Afghanistan pourra donc usiner un tabouret identique à celui construit ici. »  Animés de ces challenges constants, le fab lab est aussi le lieu de création d’objets plus…courants: étagères, plateau repas design, tabouret, instruments de musique, capteurs électroniques, abat-jour à multiples faces, porte manteau: « en parallèle de nos projets communs, nous apprécions de produire nous même ce qui nous manque au quotidien ».La plupart du temps à base de produits récupérés, pour des raisons économiques et idéologiques. Car le fab lab est porté par une démarche plutôt écolo. Son crédo ?  Produire local, sans déchets et recycler jusqu’à l’extrême.

Un labo dans le labo

Les fab lab vont plus loin encore. Le rêve le plus fou de ces équipes de cerveaux armés ? Fabriquer leurs propres machines. Et Nicolas Lassabe de pointer du doigt une imprimante 3 D aux faux airs de meuble Ikea : « C’est simple : on découpe toutes les pièces puis on assemble sous forme d’un puzzle, pas besoin de vis ». Une toute nouvelle vision du meuble en kit, version unique et home-made. Un biologiste, membre du fab lab a même fabriqué son propre « bio fab lab » à l‘intérieur du local, afin d’automatiser la pousse d’orchidées. « Dans un espace dédié de trois mètres carrés, une hotte à flux laminaire lui permet de contrôler la pureté de l’air, les bonnes températures etc… Ce matériel construit au labo lui a couté 500 € au lieu de 5000, ajoute Nicolas Lassabe ; le fab lab fait souvent office d’incubateur pour des entreprises en construction ».  Bricoleurs en tous genres, à vos outils…

 

Aurélie RENNE



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