Télé Toulouse : Les dessous de l’affaire

Lancée en 1988 sous l’impulsion de l’ancien maire de Toulouse Dominique Baudis, Télé Toulouse, chaîne locale de proximité, est régulièrement sous les feux des projecteurs. Aujourd’hui un Contrat d’Objectifs et de Moyens (COM), cosigné en 2012 par la chaîne et la région d’un montant d’un million et demi d’euros sur trois ans, refait parler de ce dossier politico-médiatique complexe. Par Claire Manaud et Coralie Bombail.

 

Entre Toulouse et sa télévision locale, c’est un «je t’aime moi non plus» qui dure depuis vingt-cinq ans. D’un côté, les Toulousains, attachés à ce média de proximité, très réactif et ancré dans leur quotidien, et de l’autre, une réalité économique implacable. Et parce que pouvoirs politique et médiatique sont intimement liés, le cas TLT secoue régulièrement le Landerneau local. En particulier en période électorale. Dernier épisode en date : la fronde du groupe d’opposition à la région Osons Midi-Pyrénées, qui dénonce «le financement par la région d’une télévision locale privée et dont l’audience est en perte de vitesse » : «Nous n’avons rien contre TLT mais nous pensons qu’il s’agit pratiquement d’une aide déguisée à une entreprise qui aurait dû faire appel à la concurrence. Nous avons saisi la chambre régionale des comptes et entendons bien poursuivre sur le plan juridique si nécessaire parce que nous considérons qu’il s’agit de l’argent des citoyens de Midi-Pyrénées», déclare la conseillère régionale UMP Elisabeth Pouchelon, en marge d’un groupe d’études sur  la politique audiovisuelle régionale, dans lequel tous les partis politiques étaient représentés. En juillet 2012, la Région s’empare du dossier. Avec TLT, elle signe en procédure d’urgence un COM. Concrètement, il s’agit de verser à la chaîne un million et demi d’euros sur trois ans (2012-2015), à raison de 500 000 euros par an pour la promotion de programmes régionaux et non plus simplement toulousains et haut-garonnais. Autre objectif de ce COM : l’extension de la zone de diffusion de TLT. «Nous nous sommes rapprochés du CSA qui confirme n’avoir jamais été destinataire de ce COM», indique, courrier à l’appui, Elisabeth Pouchelon. Des propos réitérés en assemblée plénière le 27 juin dernier qui vont faire réagir le président de région Martin Malvy : «TLT a saisi le CSA comme TDF (Télé Diffusion de France) pour voir comment élargir sa diffusion. Ce COM est réglementaire. Avoir une convention avec une chaîne locale va dans le sens de l’aménagement du territoire audiovisuel. C’est une action normale (…) Ce procès contre l’aide de la région à TLT est ridicule et malsain.»

 

Les contreparties : réelles ou fantoches ?

 

Le conseiller régional d’opposition, Sacha Briand, avocat de son état, voit un double problème à ce Contrat d’Objectifs et de Moyens : « Il est passé devant la commission permanente en procédure d’urgence sous prétexte que le CSA avait déjà enclenché une consultation, alors que ce n’était pas le cas », relève-t-il. Le deuxième point tient au fond du contrat : « Le premier versement de 500 000 euros a eu lieu sans se préoccuper de la contrepartie rédactionnelle qui est de valoriser le territoire régional. » TLT pourra-t-elle vraiment s’étendre sur tout Midi-Pyrénées, se posant ainsi en concurrent de France 3 Région ? Là encore, le plus grand flou règne, car « il y a une contradiction dans le COM, qui d’un côté demande une régionalisation de la chaîne, sans donner, de l’autre, les moyens de financer les relais hertziens sur tout le territoire », explique Sacha Briand. Un point sur lequel, il rejoint le vice-président Europe Ecologie Les Verts de la Région et membre du groupe d’études, Gérard Onesta, qui soulève un obstacle technique : « La bande passante de la TNT n’est pas infinie. Si Télé Toulouse veut émettre depuis le Pic du Midi, il lui reste peu de bassins nouveaux à prendre. Le coût ne serait alors pas en adéquation avec ce que ça apporte. » L’autre solution serait d’émettre via Canal Satellite, mais là encore, ce n’est pas « à la portée du budget de TLT » selon le vice-président. Enfin, juridiquement, « le CSA pourrait considérer que les conditions du contrat initial ne sont plus remplies et lancer un nouvel appel d’offre » souligne-t-il, sans toutefois s’inquiéter car « la régionalisation des programmes ne devrait pas nécessiter une requalification du contrat. » L’opposition dénonce l’imprécision des contreparties exigées par la Région : « un contenu d’information régionale, c’est très vague », constate Sacha Briand, qui voit dans cette convention un simple moyen de « régler rapidement les problèmes de trésorerie de TLT. » Ce que Michel Perez, chargé de diriger le comité de suivi du Contrat d’Objectifs et de Moyens, réfute : « TLT nous a procuré tous les documents prouvant la réalisation de reportages tournés en région, avec les coûts engendrés. Nous sommes en train de les vérifier. » Si les conditions n’étaient pas remplies, « le contrat prévoit la possibilité de remboursement des sommes versées, et/ou le non-versement des suivantes, voire leurs suspensions » précise-t-il. Or cette première enveloppe de 500 000 euros n’aurait pas été affectée au fameux COM. Selon nos sources, elle aurait servi à régler « du courant, des fournisseurs, des dettes importantes. » Résultat : TLT serait « sous surveillance » à la région. « Ils ne sont pas prêts d’avoir les 500 000 euros qui suivent » dit un proche du dossier.

 

TLT, instrument de pouvoir ?

 

L’actionnariat de Télé Toulouse se divise entre la mairie, qui détient la majorité des parts (51,5%), la Dépêche du Midi (22,5%), le TFC (10%), Sud communication, qui appartient à Pierre Fabre (9%), le Stade Toulousain (5%) et « autres » minoritaires qui se partagent les 2% restants. Le fait que la mairie soit actionnaire principal, « pourrait entraîner un changement de statut de TLT, qui est une société de droit privé », souligne Sacha Briand. Mais plus qu’un problème statutaire, l’indépendance de la chaîne peut également être mise en question.

La tentative de placer Philippe Joachim, directeur de cabinet de Martin Malvy, à la tête de TLT est en cela troublante. Est-ce un excès de confiance de la part du président de la région ?  « Les socialistes ont tous les pouvoirs, ils ont l’habitude d’arriver avec leurs gros sabots », lance Sacha Briand. Quoiqu’il en soit la décision a été retoquée par la commission de déontologie saisie par le groupe d’opposition. « Mais Philippe Joachim a bien été nommé, preuve qu’ils sont allés jusqu’au bout ! », souligne le conseiller régional. Suite au tôlé provoqué par ce choix, Martin Malvy aurait même rejeté la faute sur son directeur de cabinet dans une lettre adressée à cette commission.

Il n’empêche, ce COM implique des contreparties sur le plan rédactionnel : valoriser les événements financés par la Région. « C’est la problématique de tous les médias, sans les budgets publicitaires, 99,9% d’entre eux disparaîtraient », argue Gérard Onesta. Ce COM est donc considéré comme une sorte de contrat publicitaire permanent, « une meilleure solution que d’acheter des bannières », selon le vice-président écologiste. Michel Perez, va plus loin. En réagissant aux critiques avancées par l’opposition sur la non-vérification des « contreparties », il déclare : « Le Com est de loin la forme la plus contrôlée de tous les partenariats. Nous en avons d’autres sortes, avec quasiment toutes les structures régionales, mais ils ne sont pas aussi stricts. »

Quant à la municipalité, les liens de TLT avec la majorité ont de tout temps été décriés. Accusée à une époque d’être « Télé Baudis », est-elle devenue « Télé Cohen » ? « Il n’y a pas d’analyse contradictoire sur les grands dossiers de la municipalité », remarque Sacha Briand. Argument que nuance un ancien salarié : « quand la ville est à droite, cette télé est plutôt colorée à droite, quand elle est à gauche, elle est plutôt colorée à gauche. Mais ce ne sont pas forcément des consignes. On sait pour qui on travaille donc on s’autocensure.» Côté finances, la mairie n’aurait pas prévu de hausse du budget consacré à la télé locale. Selon nos informations, le Capitole devrait verser environ 100 000 euros par mois « pour boucher les trous jusqu’en 2014.» Dépendante de la municipalité, comme de la Région, les contraintes rédactionnelles sont complexes. D’autant que la Dépêche du Midi, dirigée par les radicaux de gauche « est également un lien avec le pouvoir politique », relève Hugues Robert, créateur d’Aveyron Magazine et auteur de livre « Presse Business » (Edition des Agrumes). Il dénonce –dans le dossier TLT, mais pas que- l’attitude monopolistique de la Dépêche, qui n’a qu’un seul objectif, « contrôler la publicité » : « Il n’y a que ça qui les intéresse. La presse, l’information, ils s’en fichent ! » clame Hugues Robert. De 2010 à 2012, TLT fait partie de la même régie publicitaire, O2 Pub, détenue par le groupe de la Dépêche du Midi. « Les résultats n’étaient pas brillants » concède Gérard Onesta. Et certains de considérer que Télé Toulouse a été « prise en otage ».

Aujourd’hui, TLT s’est affranchie, et doit être « capable de prendre à la fois les gros contrats, avec Airbus par exemple, mais aussi d’approcher les commerces de proximité » explique Gérard Onesta. Selon une source anonyme, la chaîne aurait trouvé une régie parisienne depuis le 1er juin dernier : « Allez vendre TLT depuis Paris, ça fera zéro de chiffre d’affaires. Ce dossier est un vrai gâchis.» Pour information, Jean-Marc Lucas, représentant des salariés à TLT n’a pas souhaité répondre à notre demande d’interview.

 

 

Un air de déjà vu

Télé Toulouse voit le jour en avril 1988. À l’origine, parmi ses actionnaires, la ville, via la société d’économie mixte CTV (Câble Toulousain et Vidéocommunication). En 1990, le CSA remarque dans une note «la qualité des magazines élaborés produits par cette station (…) Pour l’ensemble de l’exercice, les recettes ont marqué une nette progression par rapport à l’exercice précédent (7 Millions de Francs en 1990 au lieu de 3,9 Millions de Francs en 1989), sans pour autant refléter pleinement la bonne implantation de TLT parmi le public toulousain.» Automne 1997. Mêmes causes, mêmes effets. Une délibération municipale fait grincer des dents. Mais cette fois-là, c’est François Simon, socialiste à l’époque (vert aujourd’hui), qui monte au créneau. Le maire de Toulouse, Dominique Baudis, fait voter une augmentation de capital pour la chaîne locale. «A force d’augmentations de capital, la contribution de la ville à travers CTV est passée de 170 500 francs en 1987 à un peu plus de 16 millions en 1996. (…) L’argument selon lequel les contribuables toulousains ne paient jamais que 3,80 francs chacun pour avoir une télé bien à eux ne tient pas. Cela reste de l’argent public qui file vers le privé», répond alors à l’époque François Simon à un journaliste de Libération, qui précise que «pour bien faire, François Simon s’est aussi adressé à la chambre régionale des comptes et au préfet de Haute-Garonne pour contester la validité du texte municipal.»



UN COMMENTAIRE SUR Télé Toulouse : Les dessous de l’affaire

  1. Robert Hugues dit :

    la presse ne peut pas être une marchandise comme une autre. Elle est consubstantielle à la démocratie. Elle doit être plurielle, libre, indépendante. Aujourd’hui elle vit sous perfusion de l’Etat, sous le couvert de financiers qui ont des intérêts et des marchés publics avec l’Etat. Elle connait une situation monopolistique, contraire au libéralisme économique et à une république démocratique. En Midi-Pyrénées, le quasi monopole de La Dépêche du Midi, lié au pouvoir politique, véritable 4ème pouvoir, démontre sa situation de conflits d’intérêts…Seul un organisme indépendant devrait pouvoir financer sous contrôle, le financement nécessaires de la presse. Après les ordonnances de la Résistance, il est temps de refonder les lois de la presse tant au niveau National que Régionale. L’UMP et le PS se sont jusque là contentés de règles et des compromis qui les arrangeaient. L’arrivée d’internet et de la télévision numérique oblige à refonder les fondements de la Démocratie et de la presse. La Presse comme la Démocratie sont réellement en danger. Des rustines, même financières ne suffiront pas.
    Hugues Robert. auteur de “Presse Businness, Histoire critique d’une presse bien Française.”

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