Sécurité : doit-on avoir peur ?

Depuis plusieurs années certains quartiers de la ville rose semblent en proie à d’inquiétants comportements qui ne cessent de défrayer la chronique. Et si pour d’autres c’est encore le calme plat, à deux rues de là des zones d’ombres agitent Toulouse d’émotions plus vraiment nouvelles. Pourtant mairie et police tentent d’apporter leurs réponses face à ce réel regain de violence. Les rues toulousaines sont-elles sûres? Va-t-on vers une psychose populaire ? Quelles solutions pour rassurer les toulousains ? Enquête par Aurélie Renne et Thomas Simonian.

En novembre dernier les commerçants de la rue Bayard tiraient déjà la sonnette d’alarme (voir JT n°538) : « On assiste au retour des voyous », disait Daniel Billard, président de l’association des commerçants. A l’époque, il évoquait même un collègue et ses 47 points de suture au bras… Un constat qui l’avait amené à engager six vigiles pour surveiller la rue et donner son propre coup de pied dans la fourmilière. « Tout ça date de dix ans et depuis cela ne fait que s’aggraver. » Les raisons à ce regain de violence, évoquées par la préfecture ? La crise, générant des situations de détresse et de perte de repères. « La plupart des associations sont inquiètes, la violence est là tout le temps et il y a un engouement pour les armes blanches, » poursuit Daniel Billard. David Portes secrétaire sud ouest du syndicat de police FPIP, confirme ces dires : « Les chiffres sont assez alarmants, c’est une grande ville, il y a deux ZSP (Zone de Sécurité Prioritaires, ndlr) intra-muros et on a compté 49 voitures brûlées le 31 décembre dernier contre 4 à Bordeaux par exemple… » Il confie que la délinquance a changé : « Les violence physiques ont augmenté de 16%. Le pire, ce sont les vols à l’arrachée en sortie de boîtes les weekends ». Daniel Billard ajoute : « Peu importe les raisons, la mairie et la police se renvoient la balle, pourtant nous avons des idées pour calmer le jeu ! » Une demande à laquelle a récemment répondu Isabelle Hardy (adjointe au commerce et à l’artisanat) lors d’une réunion publique déclarant qu’il y aurait « un vrai changement dans le quartier Bayard ». Sur place, ce sont des caméras de vidéo surveillance que l’on réclame, pour dissuader « les mauvais garçons », explique Daniel Billard. Une solution qu’avait tentée d’imposer la politique locale il y a quelques années, à la demande de Jean Luc Moudenc. « Ce n’était pas seulement pour contenter les commerçants »,  justifie Christian Raynal, ancien adjoint chargé de la sécurité, « le but était d’en installer 150 à 200 pour une opération complète».

Six nouvelles caméras de vidéosurveillance à Toulouse

Pourtant cet essai à la vidéosurveillance est loin de faire l’unanimité. Jean Pierre Havrin, adjoint à la sécurité explique : « Il y avait déjà dix-sept caméras quand nous sommes arrivés, mais elles avaient été installées sans études techniques, à la va-vite : politiquement c’est une réponse rapide mais les résultats ne sont pas évidents. D‘ailleurs aucune étude ne prouve que la vidéosurveillance permet de faire baisser la délinquance ». Pourtant, la municipalité projette d’installer de nouvelles caméras, à Bagatelle, rue de Troie et rue Pargaminières. « Toutes les autres solutions ont déjà été envisagées », déclare Jean Pierre Havrin, « la vidéosurveillance est envisageable en dernier recours, si l’équilibre entre les risques (d’atteinte aux libertés ndlr) et la sécurité est respecté. Les lieux choisis doivent être très exposés » poursuit Jean Pierre Havrin. « Une fois installées il faut aussi vérifier que ces caméras sont efficaces. En outre, œuvrer à la sécurité c’est s’adapter au quotidien : placer une caméra dans du béton n’est donc pas judicieux à chaque fois ! Il ne faut pas s’attendre à un miracle, ce serait mentir à la population ». Il ajoute que l’engouement pour ce système a provoqué des installations irraisonnées dans plusieurs villes française, « mais la Cnil et le Conseil Constitutionnel ont commencé des contrôles et demandé certaines désinstallations. C’est un outil à utiliser avec parcimonie ajouté à d’autres méthodes ». Et pour preuve, la désinstallation de deux anciennes caméras jugées inutiles Rue Croix Baragnon est prévue. Il faut dire que dans le quartier, les commerçants coulent des jours plutôt heureux…

« Il manque au moins 150 policiers pour sécuriser Toulouse »

« Nous sommes dans un quartier tranquille », indique Patrice Jouneau, président de l’association des commerçants du quartier Croix Baragnon, « je crois que la rue de Metz agit comme une barrière que beaucoup ne franchissent pas, on a évidemment eu quelques cambriolages, comme partout, lorsqu’il y a des commerces, mais rien de méchant et pourtant au moins quatre caméras sont installées dans la rue, je n’ai jamais compris pourquoi ! » Il évoque soutenir la désinstallation de la plupart d’entre elles et préférer voir des policiers patrouiller, « c’est plus rassurant pour tout le monde ». Pourtant, comme indique David Portes : « le problème c’est le manque d’effectifs ». Il évoque à ce propos le temps record d’attente pour un dépôt de plainte au commissariat central de Toulouse qui a grimpé jusqu’à 5h30 début 2013… Le problème ? « La zone Toulouse-Colomiers-Blagnac-Tournefeuille, (communes indissociables pour la police municipale) représente 570000 habitants, soit près de la moitié du département, et 1400 fonctionnaires sont chargés de la sécurité de toutes ces personnes. Il manque 150 personnes, a minima, sur le terrain pour occuper les quartiers et patrouiller. Pourtant on n’aura pas d’arrivée avant 2014. » Côté mairie, le compte est bon : « Pour 10000 habitants le taux préconisé est de 4.8 policiers municipaux, ce qui revient à 230 policiers, or à Toulouse il y en a 269 ». Ce que ne dit Jean Pierre Havrin qu’à demi-mot, c’est que sur ces 269, seuls 180 sont sur le terrain.  « Ils sont aussi armés pour la vacation de nuit, le jour cela n’est pas justifié. » D’ailleurs il ajoute que Toulouse se situe dans une criminalité « raisonnable de par sa taille (4e ville de France, ndlr), mais seulement à la 7e ou 8e place en terme de criminalité. On a toujours été en-dessous des villes de dimension équivalente».

« Il y a de l’insécurité quotidienne à Toulouse » 

Jean-Pierre Havrin


Un sentiment que ne partage pas Christian Raynal, qui considère que « les problèmes de l’insécurité toulousaine pourraient être réglés par la vidéo surveillance : il y a beaucoup de secteurs chauds : Bayard/Belfort, Arnaud Bernard, mais aussi place Wilson sans oublier le square De Gaulle et la rue Alsace qui draine beaucoup de monde. » Il ajoute que l’économie d’énergie profite au sentiment d’insécurité : « les écolos commencent à me gonfler, on ne s’y voit plus même place du Capitole !» Il préconise cependant d’associer la vidéosurveillance à « une augmentation des policiers sur le terrain, des patrouilles municipales identifiées et armées jours et nuits, à cheval ou avec des chiens, car cela impressionne.» Outre l’aspect dissuasif, il explique l’intérêt indéniable du matériel lors d’enquêtes policières. David Portes, confirme ces dires : « C’est effectivement une grande aide et surtout cela apporte des preuves matérielles ! Il faut en placer là où il y a la richesse et donc la criminalité : en centre-ville mais aussi sur les grands axes afin de pouvoir suivre les véhicules ».  Et côté porte-feuille cela ne semble pas poser problème car si : « Avant 2008 une caméra coûtait 30 à 35000 euros, aujourd’hui on a une installation dernier cri pour moins de 10000 euros. » Reste à savoir si les Toulousains souhaitent se faire épier au quotidien…

 

 

Les chiffres de la délinquance à Toulouse

Atteintes volontaires à l’intégrité physique (AVIP) : + 10,43%

- violences physiques crapuleuses : +16,93 %

- violences intra familiales : + 4,02 %

Atteintes aux biens : +0,62%

-Cambriolages : + 0,14%

-Infractions économiques et financières : – 16,44%

-Violences urbaines – 20,83 %

Le privé acteur de la sécurité

Laurent Cuzacq est le directeur général du groupe KDA qui comprend deux entités : KDA security (sécurité industrielle, tertiaire et traditionnelle) et Kevlar (sécurité événementielle – concerts, manifestations sportives…) Il est un témoin privilégié. Entretien d’éclairage.

La sécurité privée est-elle secteur économiquement porteur ?

C’est un secteur en pleine expansion pour plusieurs raisons. La première est due à un désengagement de l’Etat sur un certain type de prestations en termes de sécurité (par exemple la sécurité aéroportuaire). Il y a aujourd’hui une volonté réelle de l’Etat de transférer au privé en matière de sécurité. L’autre raison est que la violence qui règne dans les villes oblige des commerçants et des entreprises à avoir des prestations de gardiennage ou de sécurité en matière de prévention.

Pas de risque de transférer des compétences régaliennes de l’Etat vers le privé ?

On en parle notamment pour le transfert des détenus ou pour certaines tâches effectuées aujourd’hui par les polices municipales. Mais tout cela en est encore au stade de la réflexion. En France, on part de très loin concernant la sécurité privée, à l’inverse des pays anglo-saxons. Ce secteur était encore il y a juste quelques années peu moderne, avec beaucoup de sociétés et avec beaucoup de travail clandestin, il faut aussi savoir le dire. La règlementation qui s’est accrue, et les divers contrôles vont permettre demain de professionnaliser encore plus cette profession. Mais il y a une réalité économique, le coût de la sécurité est considérable, et l’Etat va devoir se recentrer sur certaines missions, et donc transférer encore davantage au privé.

« Ce n’est pas Marseille ! »

Quelle est la situation à Toulouse ?

La violence s’est installée en centre-ville de manière presque naturelle, et ce depuis plusieurs années. Ce phénomène d’insécurité est valable dans toutes les agglomérations, mais il ne faut pas l’exagérer car on est loin d’une situation à la Far-West. Ce n’est pas Marseille ! Je ne vois pas une ville à feu et à sang. En revanche il ne faut rien banaliser.

Quel est votre avis sur la vidéosurveillance ?

Elle est une solution, mais elle n’est pas l’unique. Il ne s’agit pas de mettre des caméras pour se faire plaisir ou pour faire de la démagogie vis-à-vis de la population, mais bien pour avoir de l’efficacité. Elle est utile, c’est un constat objectif, mais elle doit être complétée par des tas de dispositifs. Il faut prendre en compte l’aspect prévention avec de la présence humaine sur la voie publique, et dans les endroits sensibles. Je n’oublie pas non plus le travail répressif.

 

L’œil de notre chroniqueur sécurité

 

Rémi Vincent* s’en prend à la méthode Moudenc

« La droite bourrine revient avec ses gros sabots et a choisi de mener, par la voix de Jean-Luc Moudenc, une campagne municipale centrée autour des questions de sécurité et de tranquillité. Tremblez ! Pauvres Toulousains et Toulousaines, vos rues ne sont pas sûres et vos élus de gauche en sont les complices. Monsieur Moudenc, les questions de sécurité et de tranquillité, c’est un peu plus compliqué que de battre l’air avec des phrases qui font peur et des propositions qui font « costaud. » Non, Toulouse n’est pas la capitale de la délinquance et des incivilités, et la vie n’y est pas plus dangereuse que la moyenne. Non, même si vous étiez maire de cette commune, vous n’auriez pas pu faire grand-chose contre les mécanismes structurels à l’origine du phénomène délinquant. Vos arguments sont sans aucun fondement scientifique et vous alignez les lieux communs traditionnels de la droite, bêlant qu’il faut être plus sévère, qu’il faut plus de policiers, qu’il faut les armer davantage, qu’il faut multiplier les caméras de vidéosurveillance sur la voie publique. Aucune étude scientifique n’a jamais validé ces liens de causalité dont vous prétendez être certain. Les questions de sécurité sont des questions sérieuses, et les scientifiques savent que les solutions à la délinquance ne seront pas policières ou pénales. Elles seront globales, partant de la lutte contre les inégalités et allant jusqu’à la réinsertion des condamnés, en passant bien sûr par le travail de la police et de la justice. Les caméras de surveillance sur la voie publique, dans des zones ouvertes et passantes n’ont pas d’effet prouvé en terme de prévention des infractions, et très peu en terme d’élucidation. Ainsi, à Nice, on a observé une moyenne de 0,34 interpellations par caméra, contre 7,3 par agent. Je déplore que Pierre Cohen ne soit pas totalement opposé à la présence de caméras sur la voie publique, et je suis donc en total désaccord avec votre proposition de les multiplier. Enfin, le lieu le plus dangereux en France, c’est le foyer familial. Et ce sont les femmes qui en souffrent le plus. Et vous n’en parlez jamais. »

 *Diplômé de Sciences politiques, spécialiste des questions de sécurité publique et de prévention



UN COMMENTAIRE SUR Sécurité : doit-on avoir peur ?

  1. Lattes Jean Michel dit :

    Pourquoi qualifier de “spécialiste de la sécurité ” un militant du Front de gauche de monsieur Melanchon? En outre, enseignant à l’Iep de Toulouse, j’enseigne à mes étudiants la recherche de l’équilibre dans les arguments… Visiblement tous n’ont pas retenu l’esprit de nos cours ?

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