Santé ; La cigarette fait un tabac chez les femmes

Selon de récentes études, les femmes fument de plus en plus et le taux de mortalité causé par le cancer des poumons explose. Ce vendredi, 250 addictologues seront réunis à Toulouse dans le cadre d’un colloque organisé par le Respadd (Réseau de prévention des addictions). L’occasion de faire le point sur la relation des femmes à la cigarette avec Rose-Marie Rouquet, pneumologue et tabacologue à l’hôpital Larrey, responsable de l’unité d’aide au sevrage tabagique du CHU et responsable de l’enseignement universitaire à Toulouse.

 
Docteur Rouquet, les études montrent que les femmes sont de plus en plus victimes du cancer des poumons. On peut en déduire qu’elles sont de plus en plus nombreuses à fumer. Le constatez-vous au quotidien en tant que praticienne ?
On le voit tous les jours, en effet. On observe une diminution de la mortalité par cancer bronchique chez les hommes du fait des luttes anti-tabac. En revanche, cette maladie mortelle explose chez les femmes, notamment à l’âge de 40 ans, avec une mortalité multipliée par 4 ces dernières années.

Comment expliquez-vous cette augmentation brutale ?
Le cancer bronchique est le meilleur indicateur de la toxicité du tabac. Les femmes ont commencé à fumer plus tard que les hommes et il faut en gros une vingtaine d’années de tabagisme pour que la maladie apparaisse. Dans les années 75, il y a eu une augmentation massive du nombre de fumeuses due à la publicité et au marketing : la cigarette est une mode pour la femme. Les cigarettiers ont voulu véhiculer des images incitatives : dans les années 60, c’était la “cigarette/séduction”, la “cigarette/égalité des sexes”, la “cigarette/émancipation”. Ensuite, on a assisté à l’arrivée de la “cigarette/anti-poids” puis “anti-stress”. Aujourd’hui, la publicité est interdite et pourtant, quand vous ouvrez un magazine féminin, on voit de belles femmes minces et élégantes poser pour une publicité de lingerie… avec une cigarette à la main ! Elle devient une norme sociale et une identification à un groupe.

Plus vulnérables face au cancer

Qu’en est-il du tabagisme chez les adolescentes ?
On considère que les jeunes filles commencent à fumer presque aussi tôt que les garçons et vers 18-20 ans, elles sont même plus nombreuses : plus d’une fille sur deux. Vous savez, même chez les femmes enceintes, on observe une addiction : 25 % d’entre elles continuent à fumer durant la grossesse et très nombreuses sont celles qui arrêtent pour reprendre sur le balcon de la maternité après l’accouchement !

Les conséquences du tabagisme sont-elles les mêmes pour les femmes et les hommes ?
Elles sont les mêmes pour les deux sexes avec une vulnérabilité accrue des femmes face au cancer bronchique, due à leur statut hormonal. Elles sont également plus vulnérables face à la BPCO (Broncho-Pneumopathie Chronique Obstructive, ndlr), et aux maladies cardio-vasculaires à cause de la pilule contraceptive qui ne fait pas bon ménage avec la cigarette. Ensuite, il existe des conséquences propres aux femmes et à leur vie génitale car il y a des risques durant la grossesse, pour elles et pour l’enfant.

Quelles sont les raisons de la dépendance à la cigarette chez les femmes ?
La femme continue à fumer pour s’identifier à un modèle. La cigarette est également un anti-stress, utilisée comme un antidépresseur ou un anxiolytique. Les femmes hésitent à arrêter de fumer car elles ont peur de prendre du poids, de l’échec et de la dépression. Le niveau de dépendance est lié à la précocité et à l’intensité du tabagisme. Ce que l’on voit émerger dans les pays riches, c’est le tabagisme des populations précaires, ce qui peut paraître paradoxal vu le prix du paquet de cigarettes. Mais les personnes en grandes difficultés privilégient souvent les cigarettes à la nourriture par exemple.

 

Ne pas culpabiliser

Comment travaille-t-on pour lutter contre l’addiction ?
Il ne faut surtout pas culpabiliser la personne, car arrêter de fumer est très difficile, ce n’est pas une question de volonté. Il existe trois types de dépendance. L’une est physique à cause de la nicotine, et l’on peut la traiter par des médicaments. La seconde est comportementale où le fumeur a appris à vivre sa journée en fonction de la cigarette. Il se crée des croyances comme la cigarette qui permet de gérer le stress. Enfin, la dépendance psychologique induit une utilisation de la cigarette comme anxiolytique et dans ce cas précis, on peut retrouver chez les personnes des facteurs individuels de fragilité psychologique, voire d’état dépressif ou de maladies psychiatriques. Il faut expliquer aux gens qu’ils sont des victimes et que l’on peut s’en sortir. Il faut montrer tous les bénéfices de l’arrêt de la cigarette et ne pas brandir la peur. On aide les patients par des médicaments, des thérapies cognitives et comportementales, des traitements de soutien… Quand ils découvrent la toxicité et à quel point on leur a menti, ils sont plus motivés.

L’interdiction du fumer dans les lieux publics a-t-elle eu un impact sur le comportement des femmes et des hommes face à la cigarette ?
Il y a eu des demandes d’aide dans les mois qui ont suivi mais tout cela s’est estompé. Il en va de même avec l’augmentation des prix du tabac : elle n’est efficace que si elle est importante. Mais tout cela importe peu : ce qui compte c’est la prévention.

Propos recueillis
par Sophie Orus




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