« Roule, roule » disait-elle…

Pourquoi les hommes n’y ont-ils pas pensé plus tôt ? Il aura fallu attendre notre merveilleuse époque pour voir fleurir un peu partout, de fabuleuses petites machines à roulettes. Aujourd’hui, l’axiome «ça roule pour moi» foisonne au gré du vent. C’est l’ère de la roulante : Tout fonctionne “comme sur des roulettes». La ménagère au marché ou l’avocat au palais se déplacent munis de leur caisse à roulettes. Fourre-tout pour les salades, la charrette est aussi celle des affaires, ce qui souvent, revient au même. Insidieusement, la roulette s’est glissée partout. Elle est présente dans les poubelles, les sacs de voyage et sur la grande boite à outils qui accompagne l’employé municipal, chargé de l’entretien de nos trottoirs. Parallèlement, la roulette s’est emparée des gares et des aérogares. Bref, la roulette a fait sa révolution. Souhaitant une considération autre que celle accordée à la cinquième roue de la charrette et consciente de son importance sociale, elle a accepté de faire rouler les charges transbahutées par les hommes avant son avènement. Elle a pris son indépendance et remplacé les porteurs. Ce petit métier s’est perdu, c’est vrai, au profit des industriels, fabricants de roulettes et roulements en tous genres, qui ont ainsi décroché la roulette de la fortune. Dès lors, nous sommes devenus tributaires de véhicules à roulettes. Mais, puisqu’il s’agit d’un véhicule, ne faudra-t-il pas bientôt réglementer ? Prévoir des trottoirs réservés aux objets roulants identifiés ? Faudra-t-il bientôt une immatriculation fixée au bas du chariot ? Un permis de conduire à points sera-t-il nécessaire ?

 
Vision d’apocalypse

Il y aura lieu également de prévoir des sanctions pour les chauffards et plus particulièrement pour ceux qui seraient surpris avec un taux d’alcoolémie élevé conduisant “un trolley” en sens interdit, la multiplication des carrioles obligeant à des sens uniques de circulation. On verra aussi apparaître des garages qui permettraient les réparations ou le changement de roulettes… Elucubrations sur de futures législations pour les roulettes me direz-vous ? Pas sûr. Et si les roulettes de ces petites charrettes décidaient, par un grand mouvement d’ensemble, de ne plus porter leur charge ? De se mettre en grève, juste pour nous montrer à quel point  elles sont devenues indispensables à notre quotidien ? Un arrêt de travail justifié par une prise en considération de leur utilité. Une action concertée, qui aurait pour objectif de mettre des bâtons dans les roues à toutes ces grandes roues. Celles-ci tournent sans cesse, pour le bienfait d’une société qui, parallèlement, ne mesure pas l’importance des petites roulettes. Imaginez tous ces individus qui essaieraient de pousser, de tirer sur des roulettes qui ne répondraient plus. Une vision d’apocalypse pour les grandes roues, incapables de remplacer le travail des petites. Bien sûr, il faut évoquer aussi, des leaders syndicaux opposés aux roulettes, les forcenés protectionnistes de la roue libre. Les champions des idées neuves, qui ne manqueront pas de vouloir réinventer la roue, proposant notamment une nouvelle roue, carrée cette fois, pour rouler, en saccades. Evidemment, un certain nombre d’inconscients suivront quelques uns de ces errements… Puisque la roue tourne, d’autres préconiseront de laisser les choses en l’état.

Rouler ou se faire rouler

Mais pourquoi donc ces roulettes décideraient-elles de coincer ainsi le système ? Pourquoi donc feraient-elles entendre leurs revendications ? Tout simplement parce qu’elles en ont assez que l’on évoque, de manière cons-tante, les avantages de la grande roue. Pas celle des manèges, non. Celles qui sont revêtues de jantes, d’enjoliveurs et de flonflon de toute sorte. Ce sont ces grandes roues qui, paraît-il, coûtent le plus cher et qui sont aussi l’objet de tous les soins. On ne cesse de parler d’elles dans l’automobile, l’industrie et “les grandes entreprises” en général. Ce sont les plus belles, les plus choyées. Ce sont celles que l’on voit le plus et qui bénéficient de primes de départ, même lorsqu’elles ne sont pas en tête des courses. Ce sont elles qui sont au devant de la scène. Et nous, pourraient dire les petites roulettes ? Nous, qui faisons l’essentiel de l’activité économi- que et sociale, qui parle de nous ? Nous, les petites roulettes qui n’avons pas de stock option, de parachute doré. Nous qui n’avons même pas droit à une indemnité de chômage en cas de défaillance du marché. Nous, les dirigeants de TPE, PME/PMI, dont les actions ne sont pas cotées au Cac 4O, nous qui faisons avec nos salariés le plus gros de l’économie, nous qui représentons plus de 93 % du tissu économique français, nous avons aussi besoin que notre rôle soit valorisé. L’entreprise “à taille humaine” n’existe que par le travail suivi de son patron et de ses salariés. Chez nous ce ne sont pas “les fonds de pension” qui, chaque jour, vont “au charbon”, mais des êtres qui suent sang et eau, la foi chevillée au cœur. Roule, roule, disent les roues, ne t’occupe pas des petites roulettes. Elles continueront toujours à rouler – ou à se faire rouler – en nous laissant sur le haut de l’affiche tant que la législation et la réglementation restera, à quelque chose près, identique pour elles et pour nous ! Cela étant, si les roulettes décidaient un jour de bloquer le système, la France, pour de vrai pourrait s’arrêter. L’économie immobilisée, se verrait autrement coincée que par des amusements de paons qui, c’est bien connu, adorent faire… la roue.  

Gérard Gorrias


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