Roger Bourgarel ; « Je n’ai aucun regret… »

Le commun des mortels pensera que le Rugby lui aura donné un nom. Mais la vérité devrait nous faire accepter aujourd’hui que Roger Bourgarel aura été parmi ceux qui ont donné ses lettres de noblesse au Rugby mondial… Non pas parce qu’il est Antillais, un “Homme de Couleur”, comme disaient les commentateurs d’alors. Ni parce qu’il a été le premier black, dans la couleur de peau comme dans l’esprit rugby, à intégrer l’équipe de France. Et surtout pas parce qu’il aura été le premier Noir à jouir de sa liberté d’Homme en terre d’Afrique du Sud, en 1971, alors que l’Apartheid y régnait en toute impunité. Seulement parce qu’il a toute sa vie durant, été un homme libre et debout. La marque de fabrique, le label qui colle à la peau de tout vrai rugbyman. Un homme intègre qui n’acceptera aucun compromis, pour être seulement en accord avec ses valeurs d’homme, sur et hors des terrains.
Oui, dans le rugby français, Roger Bourgarel est, ce qu’il est commun d’appeler, un Nom. Parce qu’au-delà de ses qualités naturelles faites de rapidité et de finesse de jeu, il a ajouté à son registre la technique d’anticipation voire et surtout une vision complète du jeu. Même si sa simplicité volontaire le pousse à le réfuter aujourd’hui, il aura donné à son poste de prédilection, celui d’Ailier qu’il a occupé au Stade Toulousain comme en Equipe de France, une dimension supérieure, rarement égalée. Rencontre.

 
Roger Bourgarel, si l’on vous dit que dans les années 70 vous avez insufflé au rugby un esprit nouveau et même pour les aficionados que vous avez quasi inventé le Rugby moderne, que répondez-vous ?
C’est très généreux de penser cela de moi. Dans le même registre de jeu d’autres ailiers m’ont précédé. Je pense particulièrement à Jack Cantoni. A l’époque, il était dans l’air du temps, de jouer comme nous le faisions… On se devait de créer… Mais à la vérité, du fait de notre petit gabarit, nous devions obligatoirement, pour perdurer et avoir une chance de faire la différence, nous adapter et donner d’autres ambitions au poste d’ailier. Pour prendre le dessus sur notre adversaire direct et sur la défense en particulier, on se devait tout simplement de jouer avec nos atouts naturels qui étaient faits de vitesse, d’instinct de jeu… Oui, pour être aussi compétitifs que les “costauds”, le cadrage débordement était notre credo…

Quel était votre secret ?
Simple, il était de compenser le manque de puissance, par ce que j’appelais à l’époque et avec malice, “l’évitement”… Nous avions en nous, comme par instinct la volonté d’éviter l’Autre, en général plus puissant que nous. Le cadrage débordement était inscrit en nous par nécessité vitale ! (rires) et bien entendu par référence technique d’un rugby qui se voulait plus offensif qu’il ne l’est aujourd’hui. On ne calculait pas, notre objectif était de passer la ligne d’avantage… Coûte que coûte d’être aussi compétitifs que les grands et costauds. Le Rugby d’aujourd’hui n’a pas les mêmes références, les mêmes stratégies de jeu… Une autre époque… Celle du rentre dedans…

Est-ce un bien, un mal ?
Ce n’est pas à moi de juger… Mais je me rends compte que le rugby mondial y revient. Les grands “formats” existent encore, mais l’on voit que des joueurs comme le Gallois Shane Williams, à 34 ans passés, font encore des misères aux défenses adver-ses. Ce n’est pas un hasard si sur les tablettes mondiales ce dernier est à son poste, l’un des meilleurs réalisateurs.

Vincent Clerc ?

Lui est vraiment dans la tradition des ailiers de notre époque. C’est celui qui, pour- rais-je dire, me représente le mieux à l’heure actuelle. Il a la création, la vitesse, la manière d’éviter l’adversaire direct, une sensibilité, une vision du jeu supérieure. Voyez, encore pour France/Canada lors de son premier essai, avec malice il reste, comme il en avait le droit, dans le camp adverse. Ainsi il perturbe l’adversaire en restant “chez lui” et trouve la faille. Ce n’est pas un hasard s’il marque trois essais, dans l’esprit qui était le nôtre hier : à savoir la vision du jeu, le sens du placement et bien entendu la vitesse qui fait la différence. C’est vrai qu’il est pour moi la référence de l’ailier type que j’affectionne.

Pierre Villepreux mon maître

Vous étiez aussi un joueur d’intuition, capable de faire le dernier geste qui fait la différence… Et de faire lever les “tribunes”…
Vous savez de mon temps, ce qui était important c’était de se faire plaisir sur le terrain. Chaque initiative était inscrite dans l’intérêt supérieur de l’équipe, un besoin naturel de satisfaire à l’esprit de camaraderie qui nous habitait en permanence. Le plaisir de jouer et de gagner ensemble en portant toujours plus loin l’équipe. Tout ce qui pouvait être bénéfique au groupe était mis en lumière. De fait l’individualisme était proscrit. L’important était de se sentir bien et en accord avec soi-même. Vous savez, hier comme aujourd’hui, l’essentiel pour un sportif, la raison d’être même, c’est avant toute chose d’être bien sur le terrain ; en accord avec sa vision du jeu comme de ce qu’il est censé et se doit d’apporter à son équipe. Un comportement, une manière d’être qui m’a toujours accompagné, quelque soit le maillot que j’ai porté ; celui du Stade Toulousain, de l’équipe de France comme celui de clubs moins huppés mais tout aussi porteurs de valeurs supérieures qui habitent quasi naturellement le rugby. Celui que j’ai pratiqué jusqu’à l’âge de 50 ans… Je vous le rappelle…

Les moments clefs qui ont marqué votre carrière, aussi bien positifs que négatifs ?

(Rires) C’est surtout les moments amers qui en premier lieu remontent toujours, pres-que instinctivement à la surface ! Comme si 40 ans après, on ne les avait toujours pas digérés. Alors com-me par réflexe, je vais vous parler de la finale de 69 à Lyon, contre le CA Bègles, où nous perdons 11-9 avec un essai qui m’est refusé alors qu’il était entièrement valable. Un refus qui me restera toujours en travers de la gorge. Tout le reste de ma carrière ne représente que des bons moments que j’ai pu passer au Stade Toulousain et en équipe de France.

“Le plaisir de jouer et de gagner ensemble”

Quels sont les joueurs qui vous ont le plus marqué ?
Vous savez à mon poste, celui qui m’a appris le plus, c’est Pierrot Villepreux, ce grand arrière du Stade Toulousain et de l’Equipe de France. Il est pour moi l’alchimiste du Rugby mondial. Nous avons eu à l’époque et au sein du Stade Toulousain une génération de joueurs exceptionnels, comme les Jean-Louis Bérot, Jean-Marie Bo- nal, Max Barrau qui sont encore des références nationales et même plus. Chez les Rouges et Noirs, c’est comme une tradition qui se répète de saisons en saisons. Pierrot avait institué un schéma de jeu auquel on devait se tenir et qui perdure encore aujourd’hui. C’est toujours lui que l’on va chercher quand on a besoin d’améliorer ou d’imaginer un nouveau système de jeu. Oui à mon époque c’est vraiment celui qui m’a le plus marqué. Je ne fais pas volontairement référence aux avants, car ils représentent, pour moi joueur des lignes arrières, un monde à part.

Avant tout Stadiste

Sur le plan international, quel joueur vous a-t-il marqué ?
Il n’est pas de ma génération, mais comment ne pas en faire une référence, d’autant plus qu’il est Français. Jean Dupuy, dit “Pipiou” qui nous a quittés voilà peu. A son époque, il a été reconnu comme le meilleur au monde. Il avait tout ce que le poste d’ailier demande, à savoir être capable d’accélérations dignes des meilleurs sprinters de 100 m, qu’il courait alors en moins de 11 s. Imprévisible, féroce sur l’homme, il ne lâchait jamais rien. Oui, avec ce tempérament, cette fougue, il a été un formidable ailier. Pour moi, il est la référence de tous les temps.

Que dire de Papillon Lacaze ?
Pour moi Papillon, c’est autre chose et d’ailleurs il portait bien son nom. Il “voletait” partout mais n’avait pas le sérieux, la rigueur d’un “Pipiou”.

Le besoin d’accomplir un autre destin

A l’âge de 26 ans, en pleine gloire diront vos supporters, vous plaquez tout : vous oubliez les fastes du rugby, pour embrasser une nouvelle carrière. Certains ont même prétendu que vous avez renié votre passé, votre sport, vos anciens équipiers et même votre couleur de peau ?
Vous savez, on connaît Roger Bourgarel parce qu’il a été le premier Black à avoir joué en Afrique du Sud en plein apartheid. C’est la première question que les journalistes, encore aujourd’hui, continuent à me poser après tant d’années. Si j’ai arrêté ma carrière à l’âge de 26 ans, c’est parce qu’au niveau national, je me suis senti trahi. J’ai rendu d’énormes services à l’Equipe de France, notamment en 1973. Mais quand j’en ai eu besoin, ses représentants n’ont pas été là. On n’a pas su me renvoyer l’ascenseur. J’avais consenti d’énormes efforts pour revenir au plus haut niveau, mais pour certains, cela n’avait pas dû être suffisant. J’avais le ressenti de ne plus avoir la confiance de mes pairs, alors pourquoi insister ? Et comme je suis un garçon têtu et entier, j’ai probablement pris la décision que personne n’attendait. Mais c’est ainsi.

Pourtant quatre ans plus tard, à l’âge de 30 ans, vous avez failli revenir…
Oui, je souhaitais faire une saison de plus au Stade Toulousain, car je savais que j’avais les jambes pour le faire… Mais en effet, la porte m’a été fermée. Car même si je n’avais pas l’impression d’être vieux à 30 ans, d’autres l’ont pensé pour moi. Probablement que j’allais gêner l’éclosion de futurs grands au poste d’ailier, à savoir Guy Novès ou Dominique Harize.

Le retour d’un joueur emblématique du rugby français, même si vous récusez le mot, pouvait faire désordre ?
Oui cela pouvait faire désordre et remettre en cause des équilibres sportifs qui avaient pris acte, le moment venu de ma démission. Et bien plus tôt que moi, ils avaient tour-né la page Roger Bourgarel. En fait le retour du “vieux” pouvait gêner les jeunes en place. Ca peut se comprendre.

40 ans plus tard,  quand vous “relisez” votre passé sportif, comment l’analysez-vous ?
On dit de moi que je suis en général un homme discret, je dirais même un tantinet effacé. C’est donc contre nature qu’à l’époque, je dois digérer cette notoriété nouvel-le, cette mise en lumière pour laquelle je n’étais pas préparé. Je vous avoue mettre bien souvent senti perdu. J’ai même eu la période de la grosse tête, mais heureusement que l’éducation que j’avais reçue, m’a vite remis les pieds sur terre. Un jour, j’ai à nouveau préféré l’ombre à la lumière, ce qui m’a conduit à tourner la page à tous ces fastes, ces sollicitations qui n’étaient pas moi. Comme je vous l’ai dit, je jouais pour me faire plaisir, pour faire plaisir à mes potes, dans un esprit de fraternité, pour faire briller notre maillot et même notre ville. Pas plus… Probablement que cet état esprit, quasi ce conditionnement, m’a aussi permis de me retirer plus facilement que d’autres.

Pourtant vous avez eu des propositions d’autres Clubs. Pourquoi ne pas avoir saisi une nouvelle chance ail-leurs ?
J’étais et je suis avant toute chose Stadiste. J’ai été formé au Stade ??? J’avais et j’ai encore bon nombre d’amis au Stade Toulousain et je ne me sentais pas de jouer sous d’autres couleurs. C’est une maladie qui s’attrape encore de nos jours et c’est heureux. Oui, je resterai quoi-qu’il arrive toujours Stadiste.

L’équipe de France a toutes ses chances

L’événement du moment, c’est la Coupe du Monde de Rugby en Nouvelle Zélande. Quelle est votre opinion sur la composition comme sur le jeu pratiqué par l’Equipe de France ?
Comme vous le savez, je ne suis pas sélectionneur et je ne voudrais pas être, en la circonstance, de ceux qui pensent qu’ils auraient mieux fait. La vérité c’est le terrain. Pour l’instant, la France ne s’en tire pas trop mal, particulièrement contre le Cana-da. Elle est déjà quasi qualifiée pour les ¼ de finales et a une bonne chance d’atteindre le dernier carré. Car si j’ai tout compris, au deuxième tour, elle doit rencontrer des équipes à sa portée, comme l’Angleterre ou l’Argentine voire même l’Ecosse. Vous savez, porter le maillot frappé du coq transcende un joueur. Ca le pousse même à se sublimer, à apporter la différence qui va permettre l’exploit. L’Equipe de France peut dans un bon jour battre n’importe qui. Et a contrario dans un mauvais jour, perdre contre le Japon.

Avez-vous un favori ?
Il y a un mois pour beaucoup d’observateurs, les favoris étaient sans contestation possible les Blacks, d’autant qu’ils jouaient chez eux. Mais entre temps ils ont connu deux déconvenues contre l’Australie et l’Afrique du Sud qui pourraient remettre tout en question. Peut-être aussi un mal pour un bien qui les a vus redescendre de leur nu-age et leur a imposé une profonde remise en question. Mais me direz-vous, l’Australie vient, à son tour, de perdre contre l’Irlande. Alors oui, tous les pronostics sont possibles et font de cette Coupe du monde une compétition très ouverte.

Est-ce une bonne chose de rencontrer d’entrée de jeu la Nouvelle Zélande ?
Si l’on a des ambitions affirmées, l’on se doit de se dire que l’on va devoir rehausser notre jeu pour avoir une chance de gagner cette compétition. Et surtout si d’aventure on devait échouer, de ne pas avoir le moindre regret en rentrant à la maison. Pour moi, c’est une bonne chose de rencontrer dès le troisième jour de la compétition, l’équipe référence du moment. Cela va permettre de s’étalonner, de prendre de l’assurance si d’aventure on tenait notre rang. Je ne pense pas qu’aujourd’hui une équipe domine vraiment son sujet. Voilà quelques heures, qui aurait parié que l’Irlande que nous venions de battre à deux reprises allait s’offrir l’Australie ? Pour moi l’équipe de France a toutes ses chances pour arriver en finale… Et a- près sur un match, tout est possible…

Roger Bourgarel, vous avez joué au rugby jusqu’à plus de 50 ans. Aujourd’hui si le Stade Toulousain vous demandait de reprendre du service pour vous occuper des jeunes, accepteriez-vous ?
Voilà quelques années en arrière, j’aurais été très honoré. Aujourd’hui j’aspire au calme, à la sérénité. Etre encore du rugby, comme disent les anciens, c’est quelque soit le niveau, l’obligation de s’engager à accepter tous les jours la pression. Entre-nous aujourd’hui à 65 ans, j’aspire à profiter de la retraite, de la vie et de ma famille. Et non pas d’avoir à relever ce type de challenge qui n’est plus d’actualité pour moi.

Un dernier sujet qu’il vous serait agréable que l’on aborde, en conclusion ?

Pour l’avoir fréquenté depuis ma retraite internationale, je voudrais vous dire ma préoccupation de la situation dans laquelle se trouve le rugby amateur français. Le fossé avec l’élite se creuse chaque année davantage et ces petits clubs sont au bord de l’asphyxie. Pourtant ils représentent le vivier qui révèlera les joueurs qui feront demain le bonheur de nos clubs de l’élite comme de l’équipe de France. Oui, c’est le rôle de la Fédération de ne pas les oublier et de montrer à tous ces bénévoles qui les animent et, sans qui le rugby français n’est rien, que leur club de cœur s’inscrit d’abord et toujours comme la priorité pérenne qui conçoit un développement harmonieux et solidaire des deux rugbys : le pro et l’amateur. Pour moi ce rugby amateur devrait même être une cause nationale à défendre car il est, ne l’oublions pas, le ciment qui lie tout un village, l’animation du dimanche etc… Je voulais ajouter, si vous le permettez, mais là côté regret… Celui de n’avoir pas eu l’honneur et la joie de serrer la main à Nelson Mandela… J’aurais tant aimé le rencontrer… Aujourd’hui il est probablement trop tard.



UN COMMENTAIRE SUR Roger Bourgarel ; « Je n’ai aucun regret… »

  1. Claude dit :

    A l’heure même des obsèques de Nelson MANDELA, me voila sur cet article de presse concernant un être authentique, de race humaine, paradoxalement aussi sublime que discret, symbole de charisme et d’abnégation, et fort des valeurs essentielles de ceux qui de façon subliminale ont su maitriser et canaliser ses propres ardeurs dans un seul intérêt collectif.

    Pour la petite histoire : Je n’ai jamais eu la chance non plus de rencontrer Mandela, mais le privilège de …rencontrer ‘’Boubou’’ sur les terrains de rugby; la flechel m’a toujours filé entre les doigts…Sacré artiste !

    A l’heure même des obsèques de Nelson MANDELA, je voulais vous parler d’un être authentique, de race humaine, paradoxalement aussi sublime que discret, symbole de charisme et d’abnégation, et fort des valeurs essentielles de ceux qui de façon subliminale ont su maitriser et canaliser ses propres ardeurs dans un seul intérêt collectif. Je veux parler d’un certain Roger Bourgarel qui, quitte a se faire fracasser, n’avait pas hésité a marquer un superbe essai dans l’embut des spinbox de l’apparteid

    Pour la petite histoire : Je n’ai jamais eu la chance non plus de rencontrer Mandela, mais le privilège de …rencontrer ‘’Boubou’’sur les terrains de rugby; l’artiste m’a toujours filé entre les doigts !

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