Robert Toutan ; Sans concessions !

Pendant cinquante ans, il a travaillé aux côtés des plus grands artistes français et étrangers : De Sylvie Vartan, Dave, Jean-Jacques Goldman, Jeane Manson, Gilbert Bécaud, Charles Trenet… en passant par les Rolling Stones, Julio Iglesias, Petula Clark, Harry Belafonte et bien d’autres. Il les a tellement bien connus, qu’en 2009, il publie un premier livre, déjà sans concessions, “Showbiz si vous saviez”. Aujourd’hui Robert Toutan, considéré comme le plus grand attaché de presse français, récidive avec “Joe Dassin, derniers secrets” (Editions du Rocher), dans lequel il lève le voile sur «l’homme au smoking blanc», trente ans après sa disparition. Un témoignage surprenant, à mille lieux des paillettes des seventies. Interview.

 

Robert Toutan, Joe Dassin nous a quittés il y a 30 ans. Pourquoi avoir attendu tant de temps pour sortir ce livre ?
Je n’avais pas du tout pensé l’écrire. Etant très ami avec Maryse, la première femme de Joe, Patrick Mahé, (Directeur de la publication des Editions du Rocher, ndlr) m’a demandé d’intercéder auprès d’elle pour qu’elle écrive un second livre sur son mari. Je savais qu’elle refuserait puisqu’elle a complètement occulté son passé. Et comme je suis peut-être le dernier vivant à avoir côtoyé Joe, j’ai finalement accepté de le faire ! (Rires).

Etait-ce un livre facile à écrire ?
Non, d’abord parce qu’il est très compliqué de relater des souvenirs qui datent de 43 ans ! Et ne voulant pas non plus donner dans la guimauve, j’ai donc décidé de dépeindre l’homme.

Vous avez été l’attaché de presse de ce chanteur pendant treize ans. Alors justement, quel genre d’homme était-il ?
Dassin était un personnage de travail. Il n’était ni sympathique, ni drôle. Comme moi, comme nous tous, il avait des défauts, mais c’est ce qui fait la particularité d’un être humain. Les gens ne connaissaient pas Dassin en fin de compte. Ils connaissaient l’homme en smoking blanc, avec les paillettes, dans les émissions des Carpentier, mais c’était quelqu’un de très différent à la ville. Nous n’étions pas amis mais je tiens à dire que nous n’avons eu aucun nuage pendant treize ans.

Vous évoquez ses colères, son mépris même ?
Oui. Cela s’est arrangé depuis, mais à l’époque, les Américains surtout dans le show business, nous considéraient comme des extraterrestres. Ils ont un sens de supériorité très fort sur le monde.

 


“L’équipe à Jojo” : une très bonne organisation d’affaire

Et ses études d’ethnologie…
Oui il a fait quelques études… Il a surtout été élevé dans les collèges suisses, puis au Michigan à côté de Chicago. Etant issu d’une famille riche, il a fréquenté les bonnes écoles. Il était très BCBG, habitué aux belles choses, au luxe. Il a été parfaitement éduqué. C’était un très bon érudit. Mais entre l’érudition et l’intelligence, il y a une grande différence.

Il avait choisi d’embrasser un métier qui, vous écrivez, «lui pompait l’air»…
Au début oui. Les trois premières années chez CBS, il n’a pas trouvé ce qu’il attendait en tant qu’Américain, cela ne marchait pas. Et à partir de 1967, il est tombé sur un président de maison de disques, Jacques Souplet, qui a cru en lui et lui a donné un merveilleux directeur artistique jusqu’à la fin de sa vie, Jacques Plait, qui l’a complètement pris en main. Il a eu aussi la chance de m’avoir pour s’occuper de sa promotion, et surtout, des titres à succès pendant cinq ans de 1967 à 1972. Il n’aurait pas renoncé à un métier qui lui rapportait de l’argent, la gloire, de la popularité.

Vos débuts ensemble ont été plutôt difficiles…
Effectivement. Dès le départ, il ne voulait pas de moi mais après, il ne pouvait plus se passer de moi ! Joe était fidèle à l’équipe qu’il avait autour de lui : ses auteurs, son manager… Il n’était pas fou, il pensait d’abord à son intérêt, comme tous les artistes ! C’était une entreprise qui fonctionnait très bien et tous les gens qui gravitaient autour de lui ont beau dire qu’ils étaient ses amis, ça me fait beaucoup rire !

A propos d’ailleurs de “L’équipe à Jojo”, on pense à Carlos et à Jeane Manson, vous écrivez qu’elle n’était pas celle que l’on croyait ?
C’était une bande de bonnes fourmis qui travaillait autour de la reine mère et qui vivait grâce à Joe. C’était une très bonne organisation d’affaire. Carlos était un bon copain de rigolade. Ils se rencontraient dans les boîtes de nuit, surtout dans la deuxième période de la vie de Joe. Quant à Jeane Manson, c’est moi en tant qu’attaché de presse, qui l’ai imposée dans les “Numéros Un”. Elle venait de signer avec CBS et je l’ai présentée aux Carpentier et à Dassin. Comme elle travaillait très bien à l’américaine, qu’elle était jolie, qu’elle dansait bien, qu’elle était parfaite, et avait d’énormes qualités, Joe et les Carpentier se sont dits qu’elle était un très bon atout pour leurs émissions. Mais ils n’étaient pas amis. C’est tellement facile de le prétendre une fois que les gens sont morts. Le couple Dassin n’avait que très peu d’amis d’après ce que m’en a dit un jour Maryse. Il y avait Monique Le Marcis, “la grande prêtresse de RTL”. Son nom restera en partie lié au succès de Joe tout comme de celui de Claude Lemesle, son auteur, qui lui est resté fidèle jusqu’à la fin de sa vie.

 

La deuxième vie de Joe Dassin

On peut dire que Joe Dassin a eu deux vies…
Oui. Avec Maryse, il a eu une vie parfaitement orchestrée, sans surprise. Ils ne sortaient pas beaucoup, mais travaillaient énormément. C’est un couple qui s’est bien entendu jusqu’en 1972. Maryse arrangeait bien souvent les choses. Et le “deuxième Dassin” a commencé vers 1973 ; époque à laquelle il a connu Christine, qui est devenue sa deuxième femme, la mère de ses deux enfants. Là Dassin a découvert une autre vie.

La drogue ?
Non ! J’évoque des substances mais attention, il en existe mille et une formes. Les anxiolytiques, les anti-dépresseurs, ce sont aussi des drogues. Effectivement, il a été dit dans les articles de l’époque que Joe s’est drogué. Ce que je dis simplement, c’est qu’avec Christine, il a connu le monde de la nuit. Il s’est éclaté avec elle, et on ne peut pas lui reprocher d’avoir voulu vivre une autre vie, même si celle-ci peut-être néfaste pour le travail et la santé. C’était un adulte de près de quarante ans. Il savait ce qu’il faisait.

Comme votre livre précédent, celui-ci ne fait pas que des heureux, ni des heureuses…
Il est vrai que je démystifie un peu le personnage mais sachez que mon idée n’était pas du tout de “descendre” Dassin. Tant pis si je déçois certaines admiratrices inconsolables. Si elles lisent bien entre les lignes, elles verront après tout que j’ai beaucoup de respect pour l’artiste, pour l’homme. Si nous avons travaillé treize ans ensemble, c’est bien que nous nous respections. Et je suis persuadé que Dassin qui était lui aussi sans concessions, comprend mon livre et qu’il l’apprécie…

De pâles copies

Quels sont les succès de Joe Dassin que vous affectionnez particulièrement ?
Je vous citerai d’abord “Marie Jeanne”. C’est vraiment la chanson qui lui a ouvert les portes de la télévision. On s’est dit alors qu’il pouvait chanter autre chose que “Les Dalton” ! Et puis il y a eu aussi des chansons de bonne qualité : “La fleur aux dents”, “L’Amérique”, “Siffler sur la colline” ou “Salut les amoureux”. Mais à mon avis, ces chansons ne perdureront pas. Alors que j’en suis persuadé, dans vingt, trente ou quarante ans, on continuera à chanter “Y’a d’la joie”, “La mer”, “La Bohème”, “La montagne” ou “L’aigle noir”.

Que pensez-vous du spectacle qui lui est dédié “Il était une fois Joe Dassin” ? L’avez-vous vu ?
Non, je n’ai pas été invité ! (Rires) On a estimé que mon livre était trop corrosif mais ce n’est pas grave ! C’est bien que l’on continue à faire vivre Dassin mais entre de pales copies, et son fils Julien qui chante une minute et demie face au portrait de son père, je préfère de loin le revoir dans ses émissions à la télévision.

Vous êtes nostalgique de l’époque des émissions des Carpentier et autres Numéros Un ?
Non parce qu’il y avait du bon et du mauvais. Je suis par contre nostalgique d’une bonne télévision qui n’existe plus, de bonnes émissions de variétés, bien qu’aujourd’hui je trouve les “Numéros Un” démodés. A cette époque, les artistes étaient bien habillés, ils étaient beaux à voir, bien coiffés. Les images, comme les mises en scène étaient belles. Aujourd’hui à 20h30 sur TF1, on vous sert du Mac Do.

 

Le véritable amour

S’il était encore parmi nous, Joe Dassin serait-il toujours sur scène ?
Non, il n’aurait jamais été un chanteur vieillissant. Il serait à Tahiti, allongé, fumant un cigare, en train de regarder la mer ou de pêcher un espadon malgré son vieil âge. A 73 ans, très peu de chanteurs sont encore sur scène. Trenet l’a été jusqu’à 80, Aznavour l’est encore mais l’image que l’on veut garder de Dassin, c’est celle du séducteur. Vous imaginez Claude François sur scène aujourd’hui ? Ou Mike Brandt ? C’est pareil pour Dassin.

En 2009, vous avez publié “Showbiz si vous saviez” : un portrait du monde artistique des cinquante dernières années, qui n’a pas changé…
Non, c’est un monde biz, avec un Z tranchant, où tout le monde s’embrasse, se fait des “bizous” tout en se détestant cordialement. Ce n’est pas un monde tendre, mais c’est pareil partout. Tout y est dirigé par le fric, avec ce besoin d’être plus connu que l’autre, de se faire valoir. Même les gens maintenant ont besoin de la téléréalité pour exister. C’est à mourir de rire !

Robert Toutan, à 73 ans, vous êtes à la retraite après cinquante années passées dans ce métier. Et aujourd’hui, vous êtes un ardent défenseur de la cause animale ?
Oui, j’ai pris ma retraite en 2005, après m’être occupé de près de 150 artistes, chanteurs et comédiens. J’habite la province et effectivement, je finis entouré de mes 13 chats, tous adoptés à la fondation Bardot, à la SPA ou recueillis dans la rue, et de mes deux chiens. Ce sont des artistes qui me chantent une chanson mille fois plus vraie et plus belle que toutes celles pour lesquelles j’ai travaillé toute ma vie. Et dites à vos lecteurs, que s’ils veulent faire le plus beau cadeau du monde en cette fin d’année, qu’ils adoptent le plus laid, le plus triste, le plus vieux, le plus malchanceux, chat ou chien, pour la vie. Lui seul leur apportera le véritable amour.

Propos recueillis
par Claire Manaud


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