Richard Chavigny et Michel Perissas ; Ils remettent les pendules à l’heure !

Passionnés par leur métier, Richard Chavigny et Michel Périssas, tous deux professeurs d’horlogerie, ont entrepris un projet de taille : écrire un ouvrage qui retrace l’évolution de la mesure du temps. A ce jour, il n’existe aucun document sur ce sujet, les seuls à l’évoquer restant très évasifs. Pour remédier à ce manque, ils nous présentent ce livre, “Histoire de la mesure du temps, son art, sa technique” aux Editions Ixcéa, aussi beau que complet. 

 
Vous signez votre premier ouvrage à quatre mains, pouvez-vous nous retracer votre rencontre ?
Michel Perissas : Tous les ans, les professeurs d’horlogerie se réunissent à Besançon pour une semaine de formation sur les nouvelles technologies. C’est là que nous nous sommes rencontrés pour la première fois, en 1990.
Richard Chavigny : C’est ça, nous nous sommes rencontrés au Centre Technique de l’Horlogerie  ainsi qu’au centre de formation de la haute horlogerie en Suisse le WOSTEP (Watchmaker of Swiserland Training Educational Progam). Nous sommes donc des amis de longue date.

Comment avez-vous décidé d’écrire ensemble?
RC : Personnellement, j’ai eu cette idée lors de la grande réforme des diplômes de fin d’études en horlogerie : le bac-pro a été transformé en Brevet des Métiers d’Arts (4 ans) suivi d’un Diplôme des Métiers d’Arts (2 ans) pour laquelle toutes les personnes concernées par l’enseignement de l’horlogerie se sont réunies en plusieurs commissions. Je faisais partie du groupe “histoire de l’art” dont j’étais (largement) le doyen et tout naturellement les jeunes profs m’ont demandé s’ils pouvaient avoir une copie de mes cours pour pouvoir bâtir le leur. Or, ce fameux cours n’était en réalité qu’un ramassis de textes écrits rapidement sur des feuilles volantes  réunies  par ordre chronologique dans un classeur. La rédaction en était le plus souvent dans le style télégraphique. J’ai donc décidé de mettre au clair tous ces textes, tout en les réécrivant dans un français convenable.
MP : Puis, au cours d’une discussion, nous avons pensé qu’en mettant en commun toutes nos archives,  nous pourrions peut-être réaliser un livre. C’était en 1999.

Ecrire à deux plumes reste un exercice plutôt difficile, comment vous êtes-vous organisés ?
RC : Ce fut en fait assez simple. Michel a relu les textes que j’avais écrits avec un œil avisé. Par exemple, il m’a fait parvenir un chapitre sur les calendriers que j’avais totalement oublié, texte que j’ai revisité pour conserver le même style d’écriture, pour garder une certaine cohérence à l’ouvrage. Par contre, c’est lui qui a sélectionné, parmi des centaines de photos et de dessins, toutes les illustrations.

Pourquoi avoir choisi ce thème de la mesure du temps?
MP : Tout est parti d’une simple constatation : il n’existait aucun livre qui traitait de l’évolution de la mesure du temps, de l’horlogerie du bâton planté dans le sol à la montre quartz, d’une manière chronologique, tant d’un point de vue technique qu’artistique.

 


L’alliance de l’art et de la technique

De nombreux livres d’horlogerie sont parus dans différentes maisons d’édition mais l’on pourrait penser que ce sujet de la mesure du temps est ce par quoi il faut commencer pour comprendre ensuite toute la technique qui en découle…
RC : Il n’y a pas sur le marché beaucoup de livres qui traitent de l’horlogerie. Il existe des livres d’images avec de très belles photos mais les notices qui accompagnent ces dernières contiennent des inexactitudes. On voit bien souvent que ceux qui les ont rédigées manquent de connaissances approfondies. Ensuite, on trouve les livres très techniques mais, globalement, durant les 10 dernières années,  il n’y a même pas eu 10 livres édités en  français. Enfin, on peut trouver toute une bibliographie d’ouvrages anciens, presque tous introuvables ou alors à des prix très élevés.
MP : Il est vrai que les livres d’horlogerie en général ne traitent que d’une partie de ce métier. On n’y parle que de technique ou que d’art mais pas des deux à la fois. La majorité de ces livres sont destinés à des professionnels ou à des amateurs très éclairés. Il manquait donc le commencement, l’histoire de la mesure du temps.

Vous êtes donc parvenus à allier l’histoire de l’art et la technique horlogère, ce qui rend le livre très complet. C’est un exercice de longue haleine, qui a dû vous demander de la rigueur et de nombreuses heures de travail?
MP : Oui, beaucoup de travail. En réalité, il aura fallu 10 ans. Mais le plus dur n’a pas été de mêler l’art et la technique !
RC : En effet, dès le début, la mesure du temps et l’art ont été intimement liés. Même les premiers cadrans solaires étaient de véritables œuvres d’art. Un vieil adage horloger, qui date de la Renaissance, dit qu’une «montre doit être aussi belle à l’extérieur qu’à l’intérieur». C’est pourquoi, dans une montre, même les parties que le client ne voit pas sont finement décorées car l’horloger, lui, les voit. Même de nos jours, le dogme n’a pas varié : une Rolex, une Pateck, une Jaeger… sont sans aucun doute des perfections techniques, mais leur mécanisme est  également une authentique œuvre d’art.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous vous êtes organisés pour réaliser toutes les recherches ? Comment êtes-vous parvenus à réunir autant d’informations ?
RC : Depuis plus de 40 ans, je m’intéresse à l’horlogerie, et un collectionneur amateur a besoin, pour satisfaire sa marotte, de connaître à la fois la technique et l’histoire ; il a donc besoin d’une bonne documentation. Au début, j’ai employé la technique des boites à archives étiquetées. Dans chacune de ces boîtes sont stockées “des fiches”… En fait, c’est un nom pompeux pour désigner un vulgaire bout de papier sur lequel on a pris quelques notes lors de la visite d’un musée, d’une collection privée, des articles découpés dans divers journaux ou des catalogues de fabricants. Périodiquement, j’ai repris ces “fiches” par catégorie, les ai relues et évaluées. Avec le temps, il est donc possible de réunir des informations en quantité suffisante pour écrire un article sur un sujet précis, puis d’autres articles dans la presse professionnelle française et étrangère et par la suite encore un livre qui est venu combler une lacune dans la littérature horlogère.

Vous avez fait carrière tous deux dans l’horlogerie, ce livre est-il la consécration de toute une vie de travail?

RC : J’espère bien que non. J’ai encore d’autres choses à transmettre aux générations futures.
MP : A 32 ans, j’ai été obligé de changer de métier pour raison de santé. J’ai choisi l’horlogerie et j’ai fait une formation à l’ERP Vincent Auriol de Muret ou j’ai obtenu mon CAP en 1982 pour devenir artisan horloger jusqu’en 1990. En septembre 1989, le directeur de l’école de Muret m’a proposé de faire un remplacement de 15 jours comme professeur d’horlogerie et j’y suis resté 20 ans. Pour cela, il a fallu que je passe le Brevet de maîtrise horloger en 1992. Je suis très heureux et fier d’avoir pu arriver au bout de l’écriture de ce livre car c’est une étape de plus, et, c’est vrai, une sorte de consécration. D’ailleurs, je tiens à rendre hommage à mon professeur de 1982, Mr Vignes, qui a su me transmettre sa passion pour ce métier.

 


Un métier qui se perd

Saint-Augustin disait: «Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus». Comment expliquer ce que tout le monde connaît mais qui reste pourtant si abstrait et indescriptible ? C’est un peu la question à laquelle vous avez tenté de répondre, votre postulat de départ?
MP : Oui et non. Je pense que le temps est quelque chose d’indéfinissable et malgré toutes les nouvelles techniques qui permettent de le mesurer avec encore plus de précision, chacun aborde le temps différemment et le vit à sa manière. On aura toujours des gens très ponctuels à tous les rendez-vous et les éternels en retard, et ce… malgré leurs montres.
RC : La phrase du philosophe qui se trouve au début de l’introduction me paraît être l’une des réponses les mieux adaptées à votre question : «Il nous est impossible d’opérer une lecture de l’histoire, sans garder à l’esprit la notion de l’évolution de la mesure du temps. Celle-ci dépasse le simple savoir des inventions qui vont perfectionner l’horlogerie ; elle couvre plutôt leurs incidences sur le devenir de l’homme ; sur l’inexorable progression vers un futur dont nous ne savons pas grand chose, si ce n’est qu’il contient l’instant de la fin de chacun d’entre nous.»  

Les écoles d’horlogerie ne proposent plus, pour la plupart, que des formations sur les montres et chronomètres et très peu sur les pendules. Ce livre est-il également une manière de mettre en avant un métier qui se perd ?
MP : La formation d’horlogerie vient d’être réformée mais, d’après moi, cela n’améliore pas grand chose. L’horlogerie se compose de deux parties : l’industrie et l’artisanat. La formation est principalement axée sur l’industrie alors qu’elle n’existe plus en France depuis 20 ans. L’artisanat et la restauration sont les parents pauvres et pourtant, la demande existe car la France possède un énorme patrimoine horloger. Une grande partie des savoirs-faires acquis au cours des siècles est en train de disparaitre irrémédiablement car ils ne sont plus enseignés. Dans 10 ou 20 ans, sera-t-il encore possible de faire restaurer une montre ou une horloge ? Malheureusement, je ne pense pas et c’est dommage !
RC : La voie industrielle attire tout naturellement les jeunes. Ils entrent au service des grandes marques, c’est un travail qui est proche de la perfection, convenablement rémunéré. Il est bien  plus agréable de travailler sur une montre haut-de-gamme que sur “la pendule de sa grand-mère” qui manifestement n’est qu’une pauvre pendule bidouillée, achetée souvent fort cher chez un brocanteur sans scrupules.

Ce livre est-il accessible à tous, car il faut bien le dire : l’horlogerie est un monde particulier et très technique?
MP : Il y a bien sûr quelques pages un peu techniques, cela était inévitable, mais nous pensons avoir réussi à le rendre accessible en suivant une démarche pédagogique. Nous avons voulu que ce livre soit  tous publics.
RC : Nous avons cherché à éviter les démonstrations mathématiques de manière à ne pas gêner le lecteur avec des équations compliquées. Néanmoins, nous avons gardé l’anecdote de la division du cercle en autant de parties exactes que l’on voudra, sans employer le nombre π. C’est quand même une idée de génie qui méritait d’être exposée. Quand au reste, nous avons voulu simplifier au maximum les explications et je pense que le lecteur découvrira que l’horlogerie n’est pas un monde si compliqué que cela.

Propos recueillis par Séverine Sarrat


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