Rencontre avec les explorateurs des temps modernes

Urbex

Urbex : un drôle de nom pour une activité des moins banales… Contraction de «exploration urbaine», ce mystérieux terme dissimule une marotte pratiquée par une poignée de puristes depuis des années. Aujourd’hui elle séduit de plus en plus de Toulousains de tous âges et de tous horizons. Photographes ou non, avides de découverte, d’adrénaline et sans doute un peu rebelles dans l’âme, ils troquent régulièrement leur quotidien contre des escapades… qui ne manquent pas de piquant.

«Mon père était passionné de lieux abandonnés, je l’ai suivi pendant des années suspendu à son dos» explique Lauric Gourbal, 24 ans paysagiste de profession et photographe à ses heures. «Puis à mon tour, j’ai pris les devants et découvert que je n’étais pas seul à arpenter les vieux couloirs et que cette pratique avait même un nom.» L’urbex regroupe un tas de passionnés qui crapahutent en rase campagne ou déambulent en pleine ville afin de dénicher LE lieu qui les fera vibrer. Chloé, l’une des rares femmes toulousaines à pratiquer l’urbex raconte : «Quand on pénètre dans un lieu, on retombe en enfance : cette sensation presque indescriptible mêle angoisse, excitation et fascination. Photographe ou non, pendant les premières minutes, la beauté d’un site s’apprécie sans matériel. Cette présence dont débordent des lieux pourtant déserts est absolument bouleversante.» Ce qui enthousiasme tant nos passionnés, ce sont «les traces humaines qui ont survécu au temps», poursuit Lauric. Mobilier, vaisselles, vêtements,  livres, documents divers… sont la griffe du temps, l’empreinte historique d’un lieu, que cherchent à immortaliser nos explorateurs armés de leur appareil. Bio, 40 ans, travaille dans le développement commercial de l’entreprise, il ajoute : «Sans traces, les lieux se résument à une coquille vide et rendent nos photos stériles. La dimension historique est la clef du voyage, d’ailleurs elle nous prend beaucoup de temps en amont et en aval des explorations. On épluche les dossiers d’archives, on fait des enquêtes de voisinage…»

Archéologues de surface

Le but ? Trouver des dates, cerner les personnages ayant vécu dans un lieu et retracer leur histoire. «C’est un plongeon dans le passé car le temps fait des ravages mais laisse des indices !» raconte Lauric Gourbal. Il évoque un lieu qui l’a particulièrement marqué : «J’ai visité des logements d’usines : appartements d’ouvriers au rez-de-chaussée et de patrons à l’étage. En montant les escaliers, on changeait de niveau social, c’était frappant de vérité.» Il arrive parfois que l’enquête avorte le projet photo : «J’ai retrouvé la corde d’un pendu sur un lieu. Quand j’ai compris l’histoire du malheureux propriétaire, je n’ai pas pu continuer, par respect pour son histoire» ajoute Bio. Car sous ses airs de banal cambrioleur, l’urbexeur est amoureux des lieux qu’il visite. «Ils ont souvent été témoins de drames, générant leur abandon voir leur oubli : licenciement massif, décès, etc…» Comment dénicher ces perles heurtées par le temps ? Quelles sont les pistes de nos enquêteurs du néant ? Dans un milieu très codifié, c’est une règle, les adresses ne tournent pas. Chacun ses pistes et rien n’est gratuit : «Parfois on échange des lieux mais il faut être sur que le troc est équitable.» Sinon reste à enfiler ses baskets ou à sillonner routes et chemins à la recherche du petit détail : absence d’antenne sur un toit, jardin en friche, compteur électrique qui ne tourne pas, etc. «Il faut avoir l’œil, parfois faire beaucoup de chemin pour démasquer un lieu intéressant mais avec un tantinet d’observation on trouve toujours.» Les journaux locaux sont aussi de mise : «On suit beaucoup les faits divers, ainsi les récents incendies de Colomiers risquent de faire des émules dans le milieu…» termine Bio. Car s’il est impossible de quantifier le nombre d’explorateurs, chacun évoluant dans son coin à la dérobée, on découvre rapidement que l’urbex n’est pas une pratique si isolée que ça. Chloé, raconte : «En surfant sur les forums, j’ai été surprise de trouver de nombreux contacts. Si l’on veut rencontrer du monde, ce n’est pas si difficile mais il faut montrer patte blanche !» Il arrive d’ailleurs que des bâtisses deviennent si connus que des urbexeurs s’y croisent : «Je suis tombé nez à nez avec Bio sur un spot, lui masqué, moi cagoulé.» explique Lauric Gourbal. «On était partagés entre la crainte et l’envie d’en savoir plus. Finalement on a sympathisé et Urbex MP -qui regroupe aujourd’hui 7 explorateurs- est né de notre rencontre.»

Urbex

Le plaisir de l’interdit

Sur place, on ne rigole pas et le modus operandi est bien étudié : «On s’infiltre en matinée, très tôt, afin de profiter des premières lueurs en toute discrétion. On a une démarche de cambrioleur c’est vrai et pourtant, ce sont des lieux qui comptent beaucoup pour nous, n’en déplaise à ceux qui essaient de nous attraper.» raconte Bio. Car les urbexeurs sont un peu les bêtes noires des propriétaires, gardiens et autres équipes de police. Souvent catalogué au rang des chapardeurs et pillards, le monde de l’urbex refuse catégoriquement cet amalgame : «Notre credo c’est de rentrer sans effraction, de ne rien abîmer ni emporter et de ressortir en laissant l’endroit tel quel. D’ailleurs nous luttons tous contre des ennemis communs : les squatteurs, les graffeurs et tagueurs, ceux qui pratiquent le paintball, l’air soft ou qui récupèrent des métaux.» ajoute-t-il. Et d’évoquer sa dernière «descente» dans un château de la région, ravagé par des récupérateurs, qui avaient emporté tomettes, cuivre et dorures et démonté jusqu’au marbre des cheminées. «Ces lieux suspendus dans le temps sont de la responsabilité de tous, à nous de les respecter pour continuer à profiter des trésors qu’ils recèlent.» Ces intrus si respectueux soient-ils ne sont pourtant pas du gout des forces de police qui procèdent régulièrement à des fouilles en sortie de bâtiment : «Lorsqu’ils se rendent compte que nous n’avons rien volé ni cassé et que nous sommes rentrés sans effraction, il n’y a pas de suite. Au pire s’il y a une plainte, cela nous amène en garde à vue mais nous ne risquons pas beaucoup plus qu’une simple amende.»

La France de l’abandon

Les urbexeurs s’accordent sur la dangerosité de leurs excursions, insistant sur le fait qu’il faut «savoir où l’on met les pieds et respecter certaines règles de sécurité.» Car nombreux sont les petits bleus de l’Urbex, qui s’aventurent en terre inconnue, sur les traces de plus expérimentés. Jason 18 ans, étudiant en électrotechnique pratique l’exploration urbaine avec son frère depuis trois ans. «On passe par des lieux ouverts par les casseurs, il faut faire un repérage et apporter du matériel pour rentrer : échelle, cordage, mousquetons, baudriers etc…» Il explique avoir découvert l’urbex à la télévision et s’être renseigné sur les codes en vigueur qu’il nous énonce de manière très solennelle : «Règle numéro 1 : Ne laisser aucune trace de son passage. Règle numéro 2 : Ne pas divulguer les adresses. Règle numéro 3 : ne jamais partir seul.» Sur place, l’équipe n’est jamais à l’abri de mésaventures supplémentaires : traverser le plancher, faire une chute, recevoir des débris de verre, sont autant de risques auxquels s’exposent les explorateurs. Non décidément l’urbex n’est pas un loisir de tout repos… «Il faut être plusieurs, avertis, prudents et équipés !» Casques, gants, chaussures de protection, lampes torches et trousse de secours sont l’armada de nos explorateurs. Mais rien n’effraie ces aventuriers qui tentent de maîtriser les ravages du temps. Leur motivation reste intacte : «J’ai l’impression de redonner vie à un lieu en arrêtant le temps, parfois même je filme pour mieux voir l’avant-après et regarder vieillir l’endroit», explique Jason. Mais parfois les découvertes ne sont pas toutes si réjouissantes. Dans le milieu, il y a ce que l’on appelle les «cadavrex» : «Il arrive de tomber nez à nez avec un cadavre», explique Bio, «c’est rare mais c’est possible». Un milieu en perpétuelle recherche d’équilibre, qui oscille constamment entre passion et raison : «On cherche toujours à aller plus loin à faire plus fort, ça m’a valu un casier judiciaire car je me suis introduit dans un établissement bancaire. Pas abandonné», finit-il par avouer. «Mais j’ai bluffé tout le monde en publiant mes photos…» Car le saint Graal de l’urbex est là : les photos sont brandies sur le web tels des trophées forçant l’admiration de tous et créant à chacun sa renommée virtuelle. «On a toujours des challenges à relever, un endroit à trouver et à photographier.» Le prochain défi de Urbex MP ? «Trouver une morgue abandonnée.» Une réelle compétition qui pousse certains à se dépasser dans l’esthétique de leurs clichés et d’autres à franchir des limites finalement bien minces. Et les terres du sud-ouest n’y sont pas pour rien puisqu’à en entendre les explorateurs locaux : «Toulouse et ses environs sont propices à l’urbex. On n’aura pas assez de nos vies pour découvrir l’étendue de ces terres minières. Mais attention car à ne faire que ça, on finit par avoir l’impression d’évoluer dans un monde fantôme, on glisse dans une France de l’abandon. Et ça donne le vertige.»

Aurélie Renne



2 COMMENTAIRES SUR Rencontre avec les explorateurs des temps modernes

  1. Bio dit :

    Superbe article, quelques interprétations de nos réponses mais 3 fois rien qui ne nuit à la qualité du récit.

    Merci à Lauric de m’avoir branché avec cette journaliste et merci à elle d’avoir prit le temps de m’écouter 1h30 au téléphone, étant en déplacement dans une autre région.

    Bio
    L’homme masqué

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