Quel feuilleton pour quelle République ?

Plus que la disparition de l’acteur Bernard Giraudeau d’autant plus médiatisé qu’il avait fait de la lutte contre le cancer un de ses combats publics les plus concrets et les plus émouvants ; plus qu’un Tour de France qui attend désespérément ses Pyrénées pour avoir un peu d’émotion à se mettre sous les dents (avec l’antienne quotidiennement annoncée Schleck-Contador) ; plus que l’extension des territoires de non-droit à Grenoble où les émeutes urbaines signent peut-être une esquisse insurrectionnelle face à un État de droit soumis par ailleurs à des dysfonctionnements surmédiatisés ; plus que le mystère des restes d’un navire du XVIIIe siècle dans les décombres du World Trade Center et la réforme de Wall Street arrachée au Congrès par Barack Obama ; c’est surtout et toujours le “feuilleton d’État” Woerth-Bettencourt qui fait la une des médias entre mises en garde à vue de Patrice de Maistre, François-Marie Banier, Me Goguel et le gérant de l’Île d’Arros (île qui rentre peu à peu dans l’imaginaire collectif comme incarnation du paradis dans l’Océan Indien), et reportages quotidiens sur “les petits secrets de la maison Bettencourt, la vie publique du couple Woerth (entre embauche chez Bettencourt et monde des courses à Chantilly), l’échec du fisc à réprimer les grands fraudeurs (et les interrogations corollaires sur les conditions et la réalité d’une plus grande coopération mondiale) : comme l’écrit le journaliste Laurent Valdiguié «un huis clos à la Balzac».

 
Ne manque que du sang pour faire un Chabrol, et au cœur de cet incroyable feuilleton, la détestation crescendo d’une mère et d’une fille” avec des clans au sein du personnel (le clan de “Monsieur” ; celui de “Madame”) et déjà (!) le fils de Claude Berri sur le chemin (le boulevard ?) d’un film avec… Jeanne Moreau dans le rôle de Liliane Bettencourt dont le premier maître d’hôtel dit : «Madame est à bout de force. Tout ce qui se passe est insupportable. Si Monsieur voyait tout cela aujourd’hui, il en serait malade».
Vient aussi le temps des analyses, des prises de position, des questions (notamment sur les interrogatoires conduits à partir d’écoutes illégales, sur les critiques véhémentes et engagées contre le Procureur Courroye, sur l’éventuelle garde à vue de Mme L. Bettencourt) ; le tout sur fond de défiance à l’égard du Président Sarkozy dont l’intervention télévisée et le défilé du 14 juillet n’ont pas permis de redresser la cote de popularité.
Pour l’historien et philosophe Marcel Gauchet «comme souvent en politique, il s’est produit une cristallisation conjoncturelle à partir d’un accident judiciaire qui, en principe, ne concernait en rien le pouvoir politique». Puis de détails révélés en affaire d’État affirmée, les effets d’annonce et d’image se sont capitalisés sur fond de résistance du Président, de son Premier ministre et de la majorité face à l’opposition en faisant son cheval de bataille pré-présidentiel avec la réforme des retraites (Éric Woerth se retrouvant au cœur des deux !). «Il y a», souligne Gauchet, «une sorte de dimension subliminale de la mémoire politique dans une société… Cette affaire», ajoute-t-il «marque l’arrivée de la facture de la crise qui prend complètement à contre-pied le dispositif de Sarkozy à savoir le projet d’une banalisation libérale de la France, pour sortir d’une exception jugée dommageable par les élites… Elle fait surgir au grand jour la désillusion de l’opinion à l’égard de la promesse sarkozienne». Et de conclure avec force : «La plus grande faille de Nicolas Sarkozy c’est qu’il n’a pas le sens de l’institution. Le côté privé du personnage prend toujours le dessus. Il n’arrive pas à être un homme d’État». Le diagnostic est inquiétant pour le candidat : “d’hyper-président” est-il devenu le candidat hypo-président ? De la réponse à cette question dépend l’éventuel second quinquennat.

Stéphane Baumont


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