Procès AZF; L’hélico mystère

De très nombreux témoins les ont vus, deux équipes de télévision les ont filmés : deux hélicoptères ont survolé AZF et ses environs avant et après la catastrophe. Si l’instruction pensait avoir identifié les deux pilotes, il semblerait pour la défense qu’un troisième hélico se soit volatilisé…

 
Une détonation, des gens qui s’affolent, des bâtiments soufflés… et ce bruit caractéristique d’hélicoptère. C’est ce qu’a filmé une équipe de France 3 au moment de la catastrophe AZF alors que les journalistes étaient en reportage au collège Bellefontaine. On ne voit pas l’appareil sur la bande mais on distingue parfaitement le bruit des pales et du rotor. Une autre équipe de M6, elle aussi présente sur les lieux, parvient à filmer quant à elle un hélicoptère, plusieurs minutes après l’explosion. Engin de secours, appareil d’un pilote amateur, ou d’un terroriste ? Le tribunal correctionnel de Toulouse a tenu à étudier la présence mystérieuse dans le ciel de ces deux hélicos. Car les témoins sont également nombreux à les avoir aperçus au-dessus du pôle chimique avant ou après le drame.
«Les hélicoptères ont-ils volé antérieurement, concomitamment ou postérieurement à la catastrophe ?», s’interroge le président du tribunal Thomas Le Monnyer. «Nous disposons dans le dossier de nombreux témoignages avec perception auditive et/ou perception visuelle.» C’est le cas de Mr Casanova basé sur un stade de football à Gironis, Mr Di Palma à la Semvat ou de Mr Crouzet près de l’avenue de Muret. Tous n’ont pas vu la même chose mais comme le rappelait le tribunal, les témoins sont de bonne foi malgré les aléas du traumatisme lié au drame.

Tout se joue à Francazal

A la barre la semaine dernière vont se succéder deux pilotes sensés avoir tenu le manche d’un aéronef le 21 septembre 2001. Denis Heitz, pilote dans l’armée de l’air, explique qu’il a décollé de Cazeaux dans les Landes le matin pour «une mission logistique» et rejoint Francazal : «Nous avons atterri sur le Taxiway puis entrepris le roulage vers l’aire de parking. Nous avons entendu un bruit et pensé à un problème technique donc nous avons tout de suite coupé les moteurs. Entre le moment d’approche et l’explosion, il a dû se passer environ 7 minutes.» Le capitaine Heitz reconnaîtra devant les policiers lors de sa déposition son propre hélicoptère Puma sur la bande son de France 3. «Vue l’heure de l’enregistrement et le bruit caractéristique, je suppose qu’il s’agit de mon appareil en phase de roulage.» Un appareil qui n’a pas survolé Toulouse et dont le son des pales et du rotor aurait été capté par des témoins et les journalistes présents au collège Bellefontaine, depuis la base de Francazal…
Un autre pilote, commandant de la section aérienne de la gendarmerie de Toulouse à l’époque des faits, va à son tour lever le mystère sur le film de M6. Thierry Chapelier était dans son bureau, à Francazal, lorsqu’il a ressenti le souffle de l’explosion : «Nous avons très vite sorti l’hélico, un Ecureuil, et en moins de 5 minutes nous décollions. Nous étions dans une période post 11 septembre et nous avons cru au crash d’un avion. Je dirais que pour rejoindre AZF, il nous a fallu environ 2 minutes. J’ai pu survoler le collège Bellefontaine, assez bas pour évaluer les dégâts. D’ailleurs, je pouvais voir des gens hagards qui me fixaient.» Après quelques minutes de reconnaissance au-dessus du sinistre, le commandant rejoint sa base sur les ordres de la tour de contrôle de Blagnac : «Un avion devait décoller de l’aéroport et je devais dégager le ciel.»

 

Plus d’échelle de corde depuis Belmondo !

La semaine dernière, un témoignage surprenant de Jean-Pierre Crouzet, qui se trouvait près de l’avenue de Muret, certifie avoir aperçu un hélico s’extrayant difficilement du champignon de fumée, muni d’une échelle de corde. «C’était moi», explique Thierry Chapelier. «Quand Blagnac m’a demandé de quitter les lieux, je suis passé à travers le nuage de fumée mais je ne possédais pas d’échelle de corde. Cela ne se fait plus depuis Belmondo !» Le pilote de la gendarmerie va également préciser que l’hypothèse d’un acte de malveillance depuis un hélicoptère est plutôt farfelue : «Quelqu’un qui jette un explosif depuis un hélico au-dessus du site, ce n’est pas plausible. L’appareil se serait crashé à coup sûr à cause de l’explosion.» La gendarmerie effectuera deux autres vols à partir de 12h30 afin de filmer la scène de la catastrophe.
Pour appuyer les témoignages des deux pilotes, des experts vont se succéder, dont ceux du Bureau Enquête Accident (BEA), chargés durant l’instruction d’étudier les enregistrements des médias au collège Bellefontaine. La vidéo de M6 ne pose apparemment pas de problème : «Il s’agit vraisemblablement d’un Ecureuil qui apparaît 80 secondes après l’explosion mais la bande a certainement été coupée à plusieurs reprises», explique Philippe Plantin, expert du BEA. Par contre, les images de France 3 sont sujettes à polémique : «On constate un bruit d’aéronef, de deux phases : un hélicoptère en vol stable puis en manœuvre. Pour moi, il s’agit d’un Puma ou d’un Ecureuil», conclut Paul-Louis Arslanian, directeur du BEA. «La distance entre Francazal et le lieu de l’enregistrement est telle que cela me paraît difficile d’entendre le Puma de Mr Heitz.» Les sons ont-ils pu être modifiés par l’onde de choc et donc se rapprocher du cratère ? : «Il me semble que si un tel phénomène avait été aussi puissant pour ramener du bruit, il aurait été accompagné de mouvements. Or, nous n’avons pas l’impression d’être face à une tempête sur les images.» Les témoins du collège Bellefontaine n’auraient donc pas pu entendre l’hélicoptère se posant à Francazal…

Un troisième hélico ?

C’est également ce que soutient Patrick Naylor, professeur à l’Imperial College de Londres, spécialiste du traitement de la parole et du signal, et directeur du Centre Britannique Judiciaire de Recherche Audio. Cité par la défense, cet expert a lui aussi étudié l’enregistrement de France 3 : «J’en conclus qu’il est impossible, depuis Bellefontaine, d’entendre un hélicoptère de Francazal. L’appareil se trouvait à moins de 1 200 mètres. Pour moi, il s’agit soit d’un Puma, mais pas celui de Francazal, soit d’une Alouette.» Un troisième hélicoptère aurait donc pu traverser le ciel de Toulouse au moment de la catastrophe. Une hypothèse appuyée par les déclarations de Paul-Louis Arslanian : «Sur la zone de Bellefontaine, il y a des règles et un aéronef ne peut pas la survoler comme ça. Mais cela ne veut pas dire que certaines personnes ne le font pas, soit par ignorance, soit parce qu’elles ne tiennent pas compte des règles. De plus, tout radar a une zone qu’il ne voit pas.»
Une Alouette à travers les nuages de Toulouse ? Les parties civiles ne comprennent pas : «Si un appareil avait survolé à basse altitude AZF, il aurait été vu par les salariés», déclare Maître Bisseuil. Justement, le président du tribunal rappelle que le dossier comprend de nombreux témoignages dans ce sens. Pour le prévenu et ancien directeur d’AZF, le pilote mystère «aurait des choses intéressantes à nous dire» tandis que Daniel Grasset, directeur de Grande Paroisse, estime qu’«il y a un hélico de plus : était-ce une manœuvre malveillante ?» La question restera sûrement en suspens alors que le ciel s’assombrit au-dessus de la salle Jean Mermoz.

Sophie Orus


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