Procès AZF; Les errements d’une enquête

Le tribunal correctionnel de Toulouse est revenu sur l’enquête de flagrance, c’est-à-dire la première étape avant la mise en route de l’instruction judiciaire. Elle n’aura duré que quelques jours mais déjà les conflits naissent entre policiers, magistrats et membres de la commission d’enquête interne de Total sur une affaire qui les dépasse. Retour sur ces heures qui vont déterminer le reste des recherches.

 
«Nous privilégions la piste accidentelle à plus de 90 %.» En faisant cette déclaration trois jours après la catastrophe d’AZF, le procureur Michel Bréard ne pensait peut-être pas susciter autant de commentaires de la part des agents de la police judiciaire et des détracteurs de la thèse officielle. Des propos «prématurés et embarrassants» pour Marcel Dumas, chef du SRPJ de Toulouse, «une erreur de communication» pour Hubert Fournier, ancien préfet de région, «inconcevable» pour le journaliste Marc Mennessier. Alors comment se sont déroulées les premières heures de l’enquête ? Y a-t-il eu concertation entre les différents groupes de recherche ?
«Il faut avoir conscience que les enquêteurs se sont retrouvés dans une situation inédite. Ils sont arrivés sur un site qu’ils ne connaissaient pas et ont dû privilégier l’intervention des secours», explique le président du tribunal Thomas Le Monnyer. Les policiers témoignant à la barre la semaine dernière l’attestent : «Nous sommes très vite arrivés sur le site et nous avons dû nous occuper des personnes décédées, en attendant l’autorisation d’inspecter», explique Frédéric Malon, adjoint au SRPJ. «Nous ne sommes entrés dans l’usine que le 21 septembre au soir et avons défini trois zones de travail : un groupe pour les constatations, un pour les témoins et un autre pour les victimes. Aucune piste n’a été privilégiée ou mise de côté d’emblée. Mais notre plus gros handicap fut la mauvaise connaissance de l’industrie chimique et du fonctionnement d’AZF.» Un travail titanesque donc pour les policiers, seulement munis d’un téléphone satellite et de quelques masques à gaz, qui vont très vite se heurter à des «entraves» dans leurs recherches : la mise en place dès le jour de la catastrophe d’une Commission d’Enquête Interne (CEI) chez Grande Paroisse, dirigée par Jérôme Berthes, conformément aux préconisations de la loi.

 

Le cratère de toutes les convoitises

Les experts mandatés par la société avaient une longueur d’avance sur la police : ils connaissaient très bien le site et ses produits. Sur place dès le dimanche, ils se seraient faits discrets pendant les investigations de la police : «La CEI est apparue doucement mais sûrement. Pendant que je me battais pour trouver un géomètre, certains experts sont entrés sur le site, sans me prévenir. Ce n’est pas interdit. Mais certains sont passés à des endroits où nous sommes allés bien après. Je me pose des questions», soulève le commissaire Robert Saby. Des questions sur un hangar contenant des sacs de nitrate, mystérieusement disparus, qui aurait été visité par Grande Paroisse, ou encore sur l’audition de la dernière personne présente dans le hangar 221, Mr Fauré, dès le lundi par la Commission d’Enquête Interne. «La CEI a eu plusieurs mois d’avance sur nous et ils ne nous ont rien communiqué. Ils auraient pu nous aider. Pire, les experts ont voulu faire des prélèvements sur ma scène de crime : je leur ai dit de dégager de mon cratère !» Robert Saby est amer et avoue que s’il devait recommencer l’enquête, il «verrouillerait le site. N’y pénétreraient que des personnes accompagnées de policiers.» Jérôme Berthes dément ces accusations et prétend avoir travaillé «en toute transparence mais les informations fournies à la police n’ont pas trouvé d’écho.»
Pour le Procureur Bréard, l’enquête parallèle de Total a «intoxiqué l’instruction» : «Quand cette commission marche sur les plates-bandes de l’autorité judiciaire, elle n’est pas légitime. Je regrette qu’ils n’aient pas indiqué ce qui avait été dit par un certain nombre de personnes. Je regrette aussi le manque total de traçabilité des produits sur le site». Outre la police et la Commission d’Enquête Interne, les experts mandatés par le procureur, la Drire et l’Inspection du Travail étaient également présents sur le site pour leurs propres investigations… De quoi se marcher sur les pieds…
Du côté de la préfecture, un centre opérationnel de protection civile a été mis en place dans les premières heures de la catastrophe. L’ancien préfet Hubert Fournier se souvient : «La première tâche fut de veiller au bon fonctionnement des secours puis de préconiser le confinement de la population face au nuage toxique pour leur protection et pour éviter les embouteillages sur les routes.» Toutes les mesures d’information du public et de relogement des sinistrés ont été prises, et le préfet insiste : «J’ai demandé à tout mon personnel d’employer le mot catastrophe et non celui d’accident.»

 

«Ils veulent un accident, ils vont l’avoir !»

Même si la présence des représentants de l’Etat était «nécessaire», elle semble avoir embarrassé la préfecture qui avait plus urgent à traiter. Hubert Fournier dément d’ailleurs avoir organisé «une réunion sur la version à donner à la population.» Une réunion où le chef du SRPJ Marcel Dumas aurait crié à la sortie selon des témoins : «Ils veulent un accident, ils vont l’avoir !». Ce dernier nie de telles accusations : «Je n’ai pas le souvenir d’avoir participé à une réunion et je n’aurais jamais dit une chose pareille.» Certains comme le journaliste Marc Mennessier, auteur du livre “AZF, un silence d’Etat”, vont même jusqu’à parler de complot en déclarant que Marcel Dumas serait «parti à la pêche durant le week-end suivant l’explosion pour se mettre en réalité d’accord sur la version à donner à la population.» Une fois encore, le policier réfute, appuyé par la vice-procureur Claudie Viaud qui atteste l’avoir vu «sur les lieux du drame».
Alors, un accident à plus de 90 % ? Le procureur Michel Bréard avoue à la barre cette semaine avoir commis «un dérapage» face à la «pression des journalistes». «Ma réaction n’a pas été habile. Mais je n’avais rien pour dire que la piste criminelle pouvait être suivie.» Par contre, il avait également déclaré le 24 septembre que la catastrophe était probablement «le résultat d’un long processus physico-chimique complexe de plus de 80 ans». Une aberration pour certains experts qui ne reconnaissent dans l’accidentologie du nitrate d’ammonium aucun élément semblable à cette hypothèse. «Je parle d’expérience», se justifie Michel Bréard, «et j’ai également consulté Daniel Van Schendel pour lui demander si cela était envisageable.» Van Schendel, l’expert judiciaire principal, très controversé, et qui venait de déclarer à la barre : «Je n’ai pas évoqué cette hypothèse dans ma première note d’expertise et je n’en ai pas parlé au procureur.» Le doute plane donc sur ces premiers jours d’enquête où les souvenirs des uns contrastent avec ceux des autres. Chacun se renvoie la balle et se contredit. La suite des débats promet d’être animée («à plus de 90 %»…) mais le tribunal parviendra-t-il à démêler les déclarations des divers témoins et faire éclater une vérité ? Rien n’est moins sûr…

Sophie Orus


UN COMMENTAIRE SUR Procès AZF; Les errements d’une enquête

  1. Paul Emile CHARLTON dit :

    Frédéric Malon, ouaih ouaih …, ce Directeur Central de la Police Judiciaire, qui affirmait devant les caméras de Karl Zero (13° rue / reportage Zandvoort) qu’il n’y avait aucun réseau pédocriminel en France et que tout cela n’ était que racontars et fantasmes ?
    Après avoir été placé par Sarko à Toulouse de 97 à 2004 pour surveiller et étouffer d’ éventuelles retombées de l ‘ affaire Alègre-bis, pas étonnant que ce gugus, bidouilleur d’AZF, ait eu la grosse promotion éclair de : – Directeur Central de la Police Judiciaire – . Restera plus à ce chef de
    l’ Office Central pour la Répression des Violences aux Personnes (OCRVP) … qui de plus rutile dans les colloques véreux de la Fondation pour l’Enfance : un comble !.. à être, en remerciements, promu un jour- Défenseur des Droits – en lieu et place de l’illustre Dominique Baudis.
    Le Malon, il y était lui, commissaire responsable des affaires criminelles au SRPJ Toulouse en 97, quand j’ai déposé contre mon voisin portugais, fausse licence de taxi à Agen, pour l’enlèvement de la petite Marion Wagon. Puis présent également à la tête du SRPJ France quand j’ai retrouvé ce portugais à Guermantes en 2004 dans la rue de la petite Estelle Mouzin… Peut-être que ce commissaire pourra nous dire pourquoi la gendarmerie d’Agen n’a jamais reçu ma déposition et pourquoi et sur ordre de qui, les affaires Marion et Estelle ont été bloquées ?… Commissaire Divisionnaire Malon, moi c’est Paul-Emile Charlton. Il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas.

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