Procès AZF; Le manuel du parfait petit chimiste

Au terme de six années d’enquête, les experts judiciaires ont conclu : la catastrophe d’AZF est due à un accident chimique provoqué par le déversement d’un produit chloré, le DCCNa, sur un tas de nitrate d’ammonium, vingt minutes avant l’explosion dans le hangar 221. Mais que sont exactement ces produits, apparemment dangereux, que l’usine toulousaine commercialisait ? Petit tour d’horizon de la production AZF.

 
Le nitrate d’ammonium

Produit au nord du site AZF, le nitrate d’ammonium sortait de l’usine sous deux formes : le nitrate d’ammonium agricole (NAA) servant à la constitution d’engrais, et le nitrate d’ammonium industriel (NAI) pour la fabrication d’explosifs. Ce produit est selon Bernard Meunier, chimiste toulousain ancien président du CNRS, «très répandu dans le monde. On en produit 35 millions de tonnes par an, on en a besoin pour l’agriculture.» A AZF, le nitrate d’ammonium sortait des ateliers au rythme de 1 000 tonnes/jour. Le NAA et le NAI ont la même structure chimique mais leur structure physique est différente. Le premier contient 33,5 % d’azote et le second 34,5%. Pour Dominique Deharo, expert auprès des tribunaux, «on ne peut pas les confondre.»
Le nitrate d’ammonium agricole, ou ammonitrate (NAA), est le résultat de l’acide nitrique sur l’ammoniac. Il se présente sous forme de granulés blancs (ou prills), dont la taille est réglementée, enrobés de matière combustible comme la paraffine pour renforcer sa résistance à l’humidité et éviter l’effet de “mottage”, c’est-à-dire l’agglomération des granulés en rochers. Pour le nitrate industriel (NAI), le but est de tout faire pour le rendre sensible à la détonation. Il s’agit d’un produit hygroscopique (qui absorbe l’humidité de l’air), en granulés aussi, dont l’enrobant favorise la porosité et dont le rôle est de devenir explosif quand il est mélangé à du fuel. Mais pour le faire exploser, il faut un détonateur extérieur comme de la dynamite.
Le nitrate d’ammonium est en général un produit stable : «Scientifiquement parlant, le NA est un explosif mais du point de vue pratique, quand il est bien stocké, il n’est pas dangereux», explique Claude Calisti, expert auprès des tribunaux. Pour devenir impur et donc explosible, le nitrate d’ammonium doit être non-conforme en termes de densité, de granulométrie, d’hygroscopie et de température. Le confinement et le chauffage, dû à un incendie par exemple, augmentent les risques d’explosion. Le NA est également sensible au fuel, à la sciure de bois, au chrome, au carbone ou au cobalt… Le hangar 221 d’AZF était destiné aux déchets et donc à ces produits impurs, déclassés, en attente de transfert. «Dans le dossier, nous disposons de tests sur les engrais produits dans l’usine de Toulouse. Les résultats ne sont pas aussi bons que dans les autres usines de la société Grande Paroisse. Les ammonitrates d’AZF étaient très sensibles au test de détonabilité», avance le président du tribunal Thomas Le Monnyer.

 

Le DCCNa

Le dichlorure de sodium ou DCCNa est un dérivé chloré de l’urée, fabriqué au sud de l’usine AZF. Le DCCNa et les nitrates étaient donc sensés ne jamais se rencontrer, pour des questions de sécurité : «Louis Médard, dans son ouvrage Bible “Les explosifs occasionnels”, précise que le nitrate d’ammonium est incompatible avec des dérivés chlorés», explique Dominique Deharo. Ce produit est commercialisé sous forme de galets ou de granules pour sa propension à diffuser du chlore dans les milieux aquatiques. Il sert donc à la désinfection des piscines ou des eaux usées. Le DCCNa est stable et résistant aux ultra-violets mais il peut s’avérer dangereux dans certaines conditions : «Il peut réagir au contact de comburants puissants comme la graisse, il se décompose à plus de 230 degrés provoquant des fumées toxiques et il a une action corrosive sur les métaux», déclare Dominique Deharo.
Plus surprenant pour les propriétaires de piscines, le DCCNa est très sensible à l’humidité : au contact de quelques gouttes d’eau, il relâche du trichlorure d’azote (présent par exemple dans les bombes lacrymogènes) qui est lui explosif. Il faut donc conserver ce produit au sec et ne pas le stocker avec d’autres produits pour piscines comme l’hypocorite de calcium. Dominique Deharo a d’ailleurs évoqué à la barre plusieurs accidents graves liés au DCCNa dont l’un au centre nautique de Pessac en 1993 et un autre dans un local technique de piscine à Sainte-Maxime en 2004.
Le DCCNa en grande quantité dégage une forte odeur de chlore et provoque une gêne respiratoire et des picotements. Lors des reconstitutions de la catastrophe, les experts judiciaires ont été confrontés à ce phénomène et sont donc passés dans leurs conclusions de «500 kgs» à «150 kgs» pour aboutir à «quelques kilos de DCCNa déversés sur du nitrate d’ammonium». Les salariés mis en cause dans cette erreur de manipulation ont toujours soutenu qu’ils n’avaient pas pelleté de DCCNa dans le hangar 221 et les derniers prélèvements sur le lieu du drame n’ont fait apparaître aucune trace de ce produit…

Sophie Orus


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