[Point de vue] Que pensez-vous de la pénalisation des clients de la prostitution?

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Après presque trois ans de débat, l’Assemblée nationale a voté le 6 avril dernier la loi sur la prostitution, dont la mesure phare prévoit de sanctionner les clients d’une amende de 1 500 euros, et de 3 000 euros en cas de récidive. Certains la pensent néfaste pour les prostituées, d’autres approuvent…

 Julie Sarrazin, directrice de l’association Grisélidis

« L’association Grisélidis, qui agit au quotidien auprès des prostituées, est opposée à l’ensemble du projet de loi sur la prostitution et notamment la mesure de pénalisation des clients. Nous nous battons depuis le départ contre cette mesure répressive et sécuritaire supplémentaire à l’encontre des travailleurs et travailleuses du sexe.

Cela les touchera de manière néfaste car ces personnes auront toujours besoin de gagner de l’argent pour se nourrir, pour survivre. La prostitution continuera de manière cachée, plus clandestine et les prostituées seront donc plus en danger, plus exposées aux violences et aux prises de risques sanitaires, concernant l’exposition au VIH par exemple.

Travailler dans ces conditions est problématique pour les associations comme la nôtre, car entrer en contact avec elles deviendra encore plus difficile, ce qui réduira leur accès aux soutiens et prises en charge qui peuvent être proposés. Si l’État voulait réellement lutter contre la prostitution, il mettrait en place un accompagnement réel vers l’emploi, la formation, l’insertion, et la régulation pour les migrantes. Le budget alloué à ce volet est largement insuffisant au vu du nombre de prostituées en France.

Ce qu’elles demandent, c’est tout simplement la décriminalisation de leur activité et l’accès aux droits communs tels qu’avoir un appartement, être moins isolées ou l’accès à des papiers pour les migrantes. Tout cela leur est encore interdit et l’État ne fait que leur mettre des bâtons dans les roues. Il n’y a qu’à voir l’ensemble de la loi française sur le proxénétisme, qui, contrairement à ce qu’on imagine, ne fait que mettre en danger les travailleuses du sexe et souhaite voir disparaitre cette profession. »

Romain Jammes, militant Parti de gauche, féministe, à l’initiative du projet Itinéraire-Bis

« La prostitution dans notre pays est un phénomène très concret. Ce sont des milliers de femmes (20 000 d’après le ministère de l’Intérieur) d’abord victimes de la traite d’êtres humains. Des personnes qui pour une grande part ont commencé mineures et ont un parcours à la vue duquel on ne peut pas soupçonner qu’il s’agisse d’un choix. Que l’on conteste ou pas le principe même de la prostitution, sa réalité sociale relève d’un système esclavagiste.

Comment lutter contre ce système ? Des pays ont choisi de libéraliser la prostitution : encadrer la pratique et donner un statut aux personnes prostituées. Des politiques qui ont montré une explosion du phénomène, devenant incontrôlable, une accentuation de la traite, du proxénétisme et de la prostitution des mineurs.

Pour moi, la solution se trouve diamétralement à l’inverse. Elle doit être basée sur quatre éléments indissociables. Pas de délit de racolage et pénalisation du client, car la prostituée est la victime d’un système, mais le client, lui l’alimente. Ensuite, c’est redoubler la traque contre le proxénétisme, dont une partie est très protégée par l’oligarchie. C’est aussi de permettre d’extraire socialement les prostituées de ce système, en leur régularisant leur situation, en leur permettant d’avoir un logement et des formations pour rompre toute dépendance. De même, pour les formes de prostitution plus invisible comme celle des étudiant-e-s, repose essentiellement sur la précarité de ces personnes, y répondre c’est déjà endiguer le phénomène.

Et enfin, 4e élément, il faut engager une vraie éducation à l’égalité et la sexualité à toutes et tous pour combattre sur le long terme le patriarcat à l’origine de cette pratique.

La loi votée ce 6 avril va donc dans le bon sens, mais elle reste un début, car je doute qu’une politique efficace soit compatible avec les impératifs budgétaires que nous impose Bruxelles et le gouvernement. »



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