Philippe Douste-Blazy ; Comment tourner la page ?

Ce mercredi à quelques kilomètres du centre ville de Toulouse, les Toulousains viennent de rendre hommage aux victimes de ce que l’on a appelé la “catastrophe d’AZF”… 10 années se sont écoulées, depuis ce 21 septembre 2001, et la plaie ne s’est toujours pas refermée. Comme un goût amer, une incompréhension, une rage retenue, une envie de comprendre, de se révolter mais contre qui ? Comme si on avait volé leur histoire aux Toulousains, comme si d’autres avaient décidé de leur destin. On ne les a pas écoutés quand ils ont voulu exprimer leur ressenti, leur vécu, leur vision des choses. Saura-t-on un jour la vérité ? Accepterons-nous un jour la vérité ? Si ce n’est déjà fait, est-ce bien utile de la connaître aujourd’hui, 10 ans après ? N’est-il pas temps de tourner la page ?  Pour aborder toutes ces questions, au Journal Toulousain il nous a apparu nécessaire et important d’en débattre avec celui qui était aux affaires à Toulouse ce 21 septembre 2001, Philippe Douste-Blazy. Celui dont on s’est évertué à minimiser l’action et qui aura pourtant été l’une des personnalités toulousaines qui aura donné et apporté le plus à sa ville. Car on l’oublie trop vite mais la logique économique imposait que l’on monte l’A380 à Saint-Nazaire et non pas à Toulouse, comme le Cancéropôle, ou encore les 3 pôles de compétitivité, etcetera… Sauf que lui seul avait compris que l’avenir de Toulouse ne se décidait pas dans un bureau place du Capitole, mais bien dans la Capitale, tout proche de l’exécutif, d’autant plus si on en faisait partie soi-même. Il avait l’ambition de faire entrer Toulouse dans le troisième millénaire, mais par la grande porte.
On sait ce qu’il en est aujourd’hui… Mais l’on se doit aussi et surtout de reconnaître que lors de la catastrophe d’AZF, Philippe Douste-Blazy s’est révélé être un véritable homme d’Etat. A aucun moment il n’a été dépassé par les événements, perdu son sang froid et encore moins le sens, ni l’ampleur de la réalité. A l’inverse d’autres et en d’autres lieux, le moment venu, il a su négocier avec Total et faire régler la note en quelques mois, le tout dans le seul intérêt des Toulousains. Philippe Douste-Blazy avait une grande ambition pour Toulouse, mais surtout un vrai respect des Toulousains et une véritable passion pour sa ville.

Depuis son bureau des Nations-Unies, Philippe Douste-Blazy a accepté de répondre à nos questions et nous en sommes très honorés…

 

 
Philippe Douste-Blazy dans quelques jours, le 21 septembre, Toulouse va honorer la mémoire des femmes et des hommes disparus dans ce que l’on a appelé la catastrophe d’AZF. Dix ans après ce drame, que retenez-vous encore aujourd’hui de ce fameux jour ?
Comme beaucoup de Toulousains, je me souviendrai toute ma vie de cette journée. Par-ce qu’elle a endeuillé pour toujours l’histoire de notre vil-le. C’est avant tout un jour où des hommes sont morts et des milliers d’autres ont été blessés, avec, pour nombre d’entre eux, des conséquences et des séquelles qui demeurent encore aujourd’hui.
Ensuite, ce fut pour moi le réflexe de mettre en place en urgence, en quelques heures, un véritable hôpital de guerre qui permettait de soigner de manière prioritaire, les blessés les plus graves.  Enfin, nous devions, dans les premières heures, nous assurer que les tuyaux qui amenaient ce gaz mortel qu’est le phosgène vers l’usine qui était à côté de la SNPE ne fuyaient pas ! Je me souviens d’un sentiment de soulagement quand nous nous sommes regardés avec le Colonel des Pompiers après avoir compris qu’il n’y avait pas de fuite ! Dans le cas contraire, on aurait pu dénombrer des centaines de morts !

Vous étiez alors le Maire de Toulouse, depuis seulement quelques mois. Comment avez-vous été informé ? Quelle a été votre réaction immédiate ? Votre comportement ? Vos décisions pour rassurer les Toulousains ?
J’étais dans mon bureau, au téléphone, quand j’ai entendu les deux détonations. La crémone de la fenêtre a traversé toute la pièce. J’ai d’abord cru à une bombe dans la cave où les secrétaires et les employés municipaux qui travaillaient directement avec moi avaient l’habitude de prendre un café. J’y suis descendu immédiatement. Aucun dégât. Comme chaque Toulousain, ce jour là, j’avais cru qu’il y avait eu un attentat à côté de là où nous étions ! Il faut rappeler que ce n’était que 10 jours après les attentats du World Trade Center de New-York… Je me suis immédiatement rendu sur le site de la SNPE car, comme tout vieux Toulousain, je savais qu’il n’y avait qu’un seul endroit où il pouvait y avoir une telle explosion : ce que nous appelions, quand j’étais enfant, avec mes parents “la poudrerie”. Ce que j’ai vu ce jour-là sur la rocade, sera à jamais gravé dans ma mémoire. De même, les ouvriers qui sortaient, blessés, de la porte de l’usine, allant vers des bus de la Semvat servant d’ambulances dans les premières minutes…

Rien ne sera plus comme avant

Dans une telle situation, on doit se trouver un peu seul. Non ?
La grande difficulté résidait au début, dans le fait que les fréquences des téléphones portables étaient toutes saturées.
Je ne pouvais appeler ni le Préfet, ni le Directeur de l’Hôpital. Ce n’est que quand j’ai été sur le site que j’ai pu prendre des décisions, trois essentiellement : un tri des malades devant être opérés, ouvrir des lieux d’hébergement d’urgence pour ceux qui avaient perdu leur logement et organiser sur le terrain, dans les quartiers les plus touchés, des dizaines d’équipes regroupant chacune un médecin, un psychologue, un assureur, un avocat et un employé sénior des services municipaux.
Simultanément, je faisais un appel à tous les psychologues de la ville, par l’intermédiaire des radios locales, pour les inviter à venir à la Mairie place du Capitole pour parler aux Toulousains qui le souhaitaient.

AZF restera comme l’une des épreuves les plus marquantes de votre carrière politique ?
Oui, indiscutablement. Ce fut un moment intense à tous les niveaux. Je me souviens de ce Conseil Municipal d’urgence que nous avions fait. J’avais été touché par l’unanimité avec laquelle tous les Conseillers Municipaux, y compris d’opposition, ont soutenu mon action.

Pour bon nombre de Toulousains, ce 21 septembre notre ville a perdu son âme, sa for-ce légendaire. Il semblerait que rien ne sera plus comme avant. Que faudrait-il pour vraiment tourner de la page et aller de l’avant ?
Je pense en effet que rien ne sera plus comme avant. Ni à Toulouse, ni en France. Quel-le folie de laisser des quartiers d’habitation à proximité de ces véritables bombes que sont les industries chimiques ! Quelle irresponsabilité collective ! Personne ne devra plus jamais faire cela. Ni ici, ni ailleurs ! En ce qui concerne Toulouse, nous ne pouvions créer sur ce site qu’un projet fort représentant à la fois la vie et l’espoir. C’est ce que nous avons fait.

Le Président Jacques Chirac, avec qui vous entretenez une belle amitié, et Lionel Jospin, à l’époque Premier Ministre, se sont rendus immédiatement sur les lieux. Quelles garanties vous ont-ils apporté ?
Je dois reconnaitre que les deux ont été solidaires de Toulouse. Le premier, Jacques Chirac, en m’aidant à construire le Cancéropôle. A l’époque, il y avait, comme toujours d’ailleurs, une vive compétition entre différentes villes, tout particulièrement Lyon et Bordeaux. Le deuxième, Lionel Jospin, nous a beaucoup aidés en décidant d’augmenter la part de l’Etat dans la rénovation du Mirail. J’avais vraiment été sensible à sa grande honnêteté intellectuelle, laissant de côté nos différences partisanes. On peut être adversaire en politique et avoir un grand respect pour l’homme. C’est mon sentiment avec Lionel Jospin.

De leur côté, les dirigeants de Total semblent avoir, d’entrée de jeu, su répondre à l’ensemble de vos exigences dans le montant des indemnités à garantir aux Toulousains comme à leur ville. En fait, à l’inverse d’autres, vous avez préféré la négociation et le paiement rapide des indemnités à un procès qui aurait pu durer plusieurs décennies. Avec le recul, aujourd’hui vous auriez pris la même décision ?
C’est probablement la décision la plus difficile que j’ai eue à prendre. D’un naturel plutôt bagarreur, j’avais, dans un premier temps, envie de poursuivre immédiatement Total. C’est d’ailleurs ce que les Toulousains attendaient. Le Secrétaire Général de l’époque, Pierre Trautman, me l’a déconseillé, me faisant remarquer que les multinationales ont les moyens de s’offrir les meilleurs avocats leur permettant de faire traîner le procès durant des années et des années. J’ai suivi ses conseils. La suite nous a don-né raison. Mais c’est par-ce que Total a eu la chance mais aussi le mérite de nous envoyer quelqu’un qui a été remarquable de bout en bout : Patrick Timbart. Nous avons pu ainsi injecter près de deux milliards d’euros dans l’économie locale en refaisant les écoles, les lieux municipaux, tout particulièrement les écoles, le Zénith, le Stadium, etc. Je dois ajouter que ses origines Midi-Pyrénéennes, il est de l’Ariège, ont contribué à une meilleure compréhension entre nous.

Il faut une ambition internationale pour le Cancéropôle

Dix ans après, accident ou attentat, les thèses s’affrontent toujours. Philippe Douste-Blazy, à moins d’avoir un droit de réserve à faire valoir, quel-le est votre opinion sur le sujet ?
Je suis à 100 % persuadé qu’il s’agit d’un accident industriel. Certes le plus important en Europe depuis la 2ème guerre mondiale, mais un accident industriel. Les quelques “déséquilibrés” qui ont parlé d’attentats, en dehors des gens de bonne foi bien sûr et que je respecte, avaient des idées derrière la tête, anti musulmanes en particulier. Détestable…

Sur le site de l’ancienne usine AZF, se construit le Cancéropôle dont vous êtes le maître d’œuvre. Quelles sont les dernières avancées marquan-tes pour ce vaste projet. Le fait de ne pas être aux commandes de la ville n’est-il pas un handicap ?
Non, je pense que l’équipe municipale actuelle continue ce que nous avions commencé. Ce qu’il faut maintenant, c’est avoir une grande ambition internationale pour ce projet unique. Chacun peut voir les bâtiments sortir de terre. Actuellement, c’est le tour de l’hôpital qui sera le premier hôpital de recherche de ce type. Les malades, les chercheurs, les médecins, les infirmières, tout le personnel se retrouveront dans les mêmes bâtiments. Ce projet, encore une fois, est unique. La Fondation que je préside est là pour attirer les plus grandes “pointures” mondiales dans le domaine de la recherche sur le cancer.

A peine élu, les Toulousains vous ont quasi reproché d’avoir choisi la capitale au Capitole. Pourtant en 2002 quand Jean-Pierre Raffarin vous propose d’être le numéro trois de son gouvernement, vous refusez. Finale- ment vous ne serez Ministre qu’en 2004, soit à mi-mandat. Comment justifier ce manque de reconnaissance des Toulousains ?
(Rires) C’est la vie qui est comme cela. Si j’en juge par les nombreuses lettres que je reçois aujourd’hui, je me dis que c’est toujours après, que les choses deviennent plus évidentes…

Jean-Luc Moudenc a été un bon Maire

Vous aviez pourtant un bilan exceptionnel que personne avant vous n’avait atteint. La chaîne de montage de l’A380, les pôles de compétitivité, le Cancéropôle etc… Un problème de communication, de confiance mal placée envers certains adjoints ?
Tout s’est passé au moment où Jacques Chirac n’a pas souhaité que nous soyons à la fois Maire et Ministre. En bon soldat, j’ai accepté la règle. D’autres ne l’ont pas suivie et ils ont eu raison. Ils sont restés les deux. Moi, j’ai demandé à mes collègues du Conseil Municipal de voter pour celui qui était mon ami, Jean-Luc Moudenc. Ce n’était pas facile de leur faire admettre car il était plus jeu- ne que beaucoup d’entre eux. Et puis j’avais beaucoup travaillé, avec succès d’ailleurs, à Lourdes avec lui. Nous avons gagné et Jean-Luc fut élu. Il a ensuite été un bon Maire, excellent gestionnaire. J’étais Président de l’Agglomération et lui le Maire de la 4ème ville de France. Le tandem fonctionnait et pouvait nourrir encore l’espoir de réaliser de grandes choses. Jean-Luc Moudenc a voulu poursuivre le chemin en empruntant une autre voie. J’ai alors décidé de ne pas me présenter. Le risque de perdre la ville pour notre camp devenant certain si une division s’affichait clairement entre nous. Ce n’était pas digne de ma part, surtout vis-à-vis du remarquable bilan réalisé par mes prédécesseurs.

Pourtant, le sondage réalisé six mois après l’explosion d’AZF montrait que vous aviez 74 % d’opinions favorables ?
C’est vrai. Vous savez, je ne regrette rien. Ces difficultés m’ont permis de choisir la voie des Nations Unies. Je m’y réalise pleinement.

Si c’était à refaire, feriez-vous aujourd’hui les mêmes choix, tant sur le plan des Ministères acceptés que des hommes qui vous ont représenté à Toulouse ?
L’expérience montre, comme à Bordeaux par exemple, qu’être membre de l’Exécutif, vous aide à attirer des équipements, des projets et des… financements d’Etat… Finalement de mieux “vendre” les attraits et les atouts qui font les forces et les valeurs pérennes qui font la reconnaissance de votre ville.

Allez-vous solliciter les Toulousains pour qu’ils vous accordent une deuxième chance ?
Ce n’est pas mon intention. Je vous fais cependant remarquer que je n’ai pas été battu (Rires) !



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