Périples en perse antique avec Jane et Marcel Dieulafoy

S’il est vrai que Toulouse a donné naissance dans le passé à bon nombre d’hommes et de femmes dont les œuvres picturales, scientifiques, littéraires ou musicales ont marqué leur temps, que certains ont rayonné partout en France et parfois dans le monde, il est deux personnages au destin exceptionnel et à l’œuvre immense, connus à ce jour des seuls initiés et peut-être de quelques autres ; qui ont donné un visage nouveau à l’archéologie ; comme étant les pionniers d’une science en recherche d’elle-même, deux personnages sous un même nom, Jane et Marcel Dieulafoy.

Marcel et Jane

Ils naissent à Toulouse, Marcel en 1844 et Jane née Magre, en 1851 et leur destin se croise en 187O ; une date qui sent la poudre et le canon, ce qui fait que, une fois unis par les liens du mariage, Marcel est affecté en qualité de capitaine dansla  Loirequi entre en campagne contre les Prussiens.

Avant de multiples périples au Moyen-Orient auquel ils vont consacrer leur vie, Jane suit Marcel au front. Elle coupe ses cheveux, prend l’habit d’homme, de soldat, s’habille en franc-tireur et s’engage avec lui dans les affres de la guerre, elle qui plus tard va militer pour l’intégration des femmes dans l’armée et  prouver sa vaillance dans toutes ses missions.

Dans les pas de Champollion

Puis, Marcel collabore à la restauration des monuments de Toulouse avec l’homme aux gargouilles : Viollet Leduc. Plus tard, il est au service  de la navigation dela Garonnequi, à l’époque, mettait à la voile et était chargée de gabares et de péniches ; enfin, il prend la direction des services municipaux à Toulouse mais, bientôt l’aventure commence.

Le couple Dieulafoy fait incursion en Egypte, s’attarde là où Champollion «le grand déchiffreur» des hiéroglyphes,  les a précédés et transitent par le Maroc ; avec pour mission l’exploration de sites archéologiques. Déjà, ils sont sur le terrain, sur des lieux de mémoire aux vestiges antiques, que refoulent les sables. Ils s’exercent  en territoires vierges avant d’aller plus loin et plus en profondeur.

C’est en Perse qu’ils veulent aller, avec la passion qui les anime, en Perse, plus précisément à Suse, la cité impériale de Darius ; pleine de strates de civilisation. En 1881, Jane et Marcel s’y acheminent, en mission privée, mais en étroite relation avec le milieu scientifique et sous le regard attentif des conservateurs du Louvre, quand ils vont exhumer des sites de Suse, de fabuleux trésors.

La cité des rois

A Suse, Jane et Marcel qui succèdent au fameux William Kenette Loftus, investissent l’emplacement du palais de Darius et s’attardent à la période achéménide, fondée cinq siècles avant notre ère. Ils font une reconstitution de l’Apadâna, la salle d’audience du palais supportée par 36 colonnes dont ils exposent une maquette inspirée, à l’exposition universelle de Paris de 1889.

Marcel défend que la Perse Sassanide a fortement influencé les élévations de Kosroés et de Chapour, passionné qu’il est de la relation entre l’art oriental et occidental. Vient l’heure où, après des mois de fouilles, dans des conditions précaires comme on l’imagine, ils exhument un chapiteau colossal qui représente des bovidés et, par pavés entiers, des frises de lanciers. Marcel soutient la thèse selon laquelle l’art des grandes civilisations a été précédé parla Perse, comme en témoignent le mausolée d’Halicarnasse ou le temple de Mardouk, à Babylone.

En de longues caravanes,  ils expédient les chefs d’œuvre de la mémoire Persane arrachées aux sables, bravant les routes incertaines, parfois voués au brigandage ; pour fournir le Louvre de splendeurs dont certaines précèdent notre ère de cinq siècles et d’autres de plus loin encore.

De multiples splendeurs

Le Louvre ouvre ses salles à leurs découvertes. De la statuaire, des personnages drapés aux positions rituelles, des têtes funéraires aux traits graves soulignés de noir, des lions assis dont les stries épousent les galbes, ou bien, une statue de la déesse élamite, Narundi, dans une robe de mèches de laine et coiffée d’une tiare, ou bien autant d’objets usuels que leur successeur Morgan va rassembler, gobelets et coupes, jarres aux beaux flancs, ornées de traces ocres. Ou encore «deux sphinx affrontés sous le globe ailé» qui est l’emblème royal et divin.

Le Louvre ouvre deux salles puis une troisième pour engranger les fabuleuses découvertes des Dieulafoy. Autant de frises du palais de Darius sur fond de céramiques bleues vertes des lanciers du roi qui, dans la réalité étaient au nombre de 10000, appelés immortels ou «mélophores», aux robes brodées d’or et aux manches ornées de gemmes, dont la posture est hiératique, le regard fixe et sombre ; comme allant au combat.

Avant Pierre Loti et les reporters d’Albert Kahn

Jane et Marcel couvrent des milliers de kilomètres dans l’ancienne Perse, au cours de longs périples, bien avant Loti et les fameux reporters d’Albert Kahn, qui ont bravé dans les années vingt tous les continents. Celle qu’on appelait «le reporter en culottes», qu’on raillait à cause de ses habits d’homme et de ses cheveux ras en propos peu avantageux «un p’tit vieux/c’est très curieux/qu’on nomm’ chez moi/ j’sais pas pourquoi/mam’ Dieulafoy», devient une amazone des déserts. On la voit à cheval sur une célèbre photographie, dans une position conquérante, le cheveu «à la garçonne», les traits serrés par la détermination.

Le couple Dieulafoy itinère des mois durant, sans escorte, contractant parfois des fièvres, sujets à toutes les intempéries, trop de soleil ou des pluies brusques, même si elles sont rares. Jane est chargée de l’attirail du photographe et pour elle tout vaut d’être pris dans la boîte : paysages, site de fouilles, détails architecturaux, scènes urbaines, hommes et femmes indigènes, avec un regard jamais rassasié de trop voir ou de trop admirer. Des photos parfois interprétées en gravures qui ornent les pages publiées dans «Le tour du monde», le journal des grandes aventures.

La reporter en culottes s’attarde sur tout et tous, aussi bien les lieux de bivouacs des caravansérails édifiés sous le règne de Shah Abbas ; ménageant son fragile matériel sensible aux canicules, ses plaques de verre au collodion sec.

Jane a un regard tout particulier sur la femme, trouvant le type chirazien élégant, celles des tribus Bakhtari sur la beauté des persanes qui la fascine. Elle met en scène les femmes qui vivent dans le secret de «l’andéroun» ou harem, un duo dont l’une est voilée et l’autre intitulée «Zhiba, en tenue d’intimité» qui laisse voir un sein, en haut du drapé.

Leur relation avec Zellé le sultan est au beau fixe et Jane photographie des dignitaires de la cour, jusqu’au jour où a Ispahan, alors qu’elle a posé sa chambre noire sur son trépied devant le mausolée d’un compagnon du prophète, un énergumène enturbanné l’invective et tout un attroupement se fait autour de lui et la chasse.

Marcel et Jane ont été des fervents de l’image et du document vu et vécu, bien avant les escadrons d’Albert Kahn qui vont couvrir le monde ; précédant de si longtemps, nos actuels reporters.

Le destin des Dieulafoy

Et puis l’un et l’autre se retirent des sites de fouilles de l’ancien Iran, curieusement déboutés en haut lieu de leur mission, passant la main à Morgan sur leur site de prédilection, pour des raisons confuses, comme il arrive souvent dans les cabales internes et les prises de pouvoir. Ils se retirent un temps au domaine de Langlade à Pompertuzat, puis font quelques incursions en Espagne et à Rabat ou Marcel est en poste, au grade de colonel du génie ; ne résistant pas à l’attrait des fouilles de Yakub et d’El Mansur. C’est au Maroc que Jane disparaît après un dévouement aux autres, en ce temps de guerre. Marcel survit à Jane jusqu’en 1920 et s’éteint au domaine de Langlade, au terme d’une œuvre de vie et de passion vouée à l’archéologie.

On respire dans les salles du Louvre consacrées àla Persece que les Dieulafoy ont fait sortir des sables de Suse mais aussi leurs ouvrages d’archéologie qui font référence d’une façon magistrale, aux temps des découvertes. Elle et lui avec «L’art Antique de la Perse», «Suse journal des fouilles», «L’acropole de Suse», « La statuaire polychrome en Espagne» Elle  donnant aussi dans le roman «Rose d’Hatra et l’oracle», «Parysatis» qui inspire une mise en musique à Camille St Saëns.

 

JRG



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