Palais de justice de Paris… ; Le juge et la pendule

Voilà des années qu’elle égrène sa vie comme s’il n’était qu’un vulgaire légume dont elle aurait l’ambition à terme de le cuire à petit feu. Elle est là, dès l’aube comme le soir très tard à l’observer en permanence, à le contrôler, lui rythmer sa vie comme ne l’aurait jamais fait la maîtresse la plus perverse. Il a tenté de l’oublier  maintes et maintes fois. Mais son tic tac le réveillait dans ses pensées d’évasion, ses rêves les plus fous. Même la nuit, dans son lit, il se surprenait à se réveiller en transe après avoir rêvé d’elle…

 
Depuis plus de 30 ans, elle lui dictait sa vie et parfois même le destin des autres. Oui, le destin des autres, ceux dont il avait à juger les actes pour définir à son tour le tic-tac de leur instant présent mais surtout celui de leur lendemain. Plus d’une fois, il en a oublié son rôle, ses devoirs, ses obligations, sa responsabilité même dans le devenir de l’autre, en allant trop vite dans ses conclusions pour ne pas la contrarier. A cause d’elle, il en aura bâclé des affaires, sauvé des apparences, car elle était là, à le surveiller. Lui rappeler un planning de convenances qu’il ne pouvait ignorer, qu’il ne pouvait pas ne pas respecter sous peine de décevoir ses supérieurs et d’engager son avenir. Combien de fois en 30 ans de carrière il avait craint le retour de balancier…  Les exemples ne manquaient pas de collègues qui avaient fini dans un placard, car ils ne l’avaient pas respectée… la fameuse pendule.
Alors un matin, après une nuit cauchemardesque, il décide de mettre en application son casse du siècle. Oui, aujourd’hui 20 décembre 2011, pour se venger de toutes les pendules qui avaient pourri sa vie, il volerait pour l’exemple la plus prestigieuse du Palais de Justice de Paris. Oui, pas n’importe laquelle, mais celle du bureau du président de la Cour d’Assises, celle qui trônait sur le manteau de la prestigieuse cheminée. Il le savait pourtant, la pendule était connue comme une pièce d’horlogerie des plus rares, classée au mobilier national. Sa disparition ne manquerait pas d’attirer rapide- ment l’attention, mais c’était décidé : Cette fois, il ne reculerait pas. Et puis durant 30 années de bons et loyaux services, au Ministère de la Justice, il en avait entendu des histoires à dormir debout de la part de justiciables, alors une de plus ou de moins ? Et puis, aujourd’hui, du premier au dernier de ses collègues, une seule question est dans toutes les têtes, sur toutes les lèvres : c’est bien aujourd’hui que l’on juge le fameux Carlos… ? L’objet de convoitise ne mesure que 70 cm de haut et 30 cm de large, pèse 5 kilos, glissé dans un sac de courrier, nul n’y verra que du feu… Qui osera le soupçonner, lui, le petit juge ?
Sauf qu’il aura omis une seule chose. Ce jour-là, le Palais de justice de Paris est justement sous haute surveillance avec la mise en place d’une cour d’assises spéciale, comme c’est l’usage en matière de terrorisme. Voilà même quelques jours qu’elle a été spécialement constituée. Elle est composée exclusivement de magistrats dont il ne fait pas partie. L’occasion de se venger de ce destin cruel ? Nul ne le sait encore aujourd’hui. Sauf que pour que la morale soit préservée le destin aura mis ce jour-là sur son chemin et comme de logique des mesures de sécurité qui vu le palmarès du terroriste jugé seront particulièrement strictes.

En pleine affaire Carlos

Dans ces conditions, le moindre stylo qui aurait disparu aurait mis sans dessus-dessous l’ensemble du Palais. Alors, imaginons l’émoi d’Olivier Leurent, qui préside le procès Carlos ? Ce jour-là, il arrive très tôt à son bureau et se trouve être le premier à apprendre la nouvelle. La pendule a disparu ! Peut-être est-elle dans l’un des services en charge d’en assurer le contrôle de l’entretien ? Mais qui peut être passé avant lui, avant 7h du matin ? Une poignée de ses collègues apprend à son tour la nouvelle… On pense à la blague de potache, mais ça n’est pas le jour de plaisanter.
Est-on victime d’une fausse alerte de la sécurité pour justement juger si tout est vraiment opérationnel en ce jour unique? Même si le patron du service se veut en apparence rassurant, un malaise légitime s’installe parmi les juges… Car en fait, qui a bien pu s’introduire dans le bureau en déjouant la vigilance du garde installé devant la porte d’accès? Si on a pu voler une horloge de cette dimension, rien ne dit qu’un paquet des plus dangereux n’ait pu être posé ailleurs. Sommes-nous devant une éventuelle préparation d’évasion du prévenu qui était, voilà peu, le plus recherché au monde ? Mais qui a pu être aussi naïf ou trop distrait au point d’oublier que ces jours-ci un dispositif de caméras de vidéosurveillance avait été installé dans tout le palais ?
C’est alors que, parmi les magistrats, l’un d’entre eux se sent d’un seul coup défaillir ; il vient de découvrir qu’il a été filmé par l’une des caméras.
Mais qu’à cela ne tienne, il mettrait vite en application le plan B, longtemps mûri. Durant une suspension d’audience, n’étant pas lui-même tenu d’assister aux débats, il irait déposer l’objet du délit quelque part dans le Palais de Justice… Plus, il fera mine de l’avoir découverte lui-même afin de  donner davantage de crédit à sa version. Son statut, sa carrière exemplaire, ne pourront pas être mis en défaut. Au  contraire même, auprès de ses collègues, il en sortira grandi…
Sauf que le Patron de la sécurité conscient de vouloir jouer sa carrière sur ce type de bague, ne tient pas à en rester là et veut coûte que coûte effacer l’affront. Il décide alors de consulter discrètement et au plus vite les fameuses bandes de vidéosurveillances. Et là, stupeur… Elles révèlent que le magistrat qui prétendait avoir trouvé la pendule était en fait le coupable. Interrogé, ce dernier explique à ses anciens collègues qu’il ne sait pas ce qui lui a pris et décide de plaider coupable, pour atténuer la sentence et surtout la publicité qui ne manquerait pas d’être faite si l’opinion publique apprenait son histoire…
C’est vrai que depuis quelques temps dans notre société, nous avons l’impression que tout va à volo, que l’on ne peut plus faire con-fiance à rien ni à personne. On le sait, pour l’avoir expérimentée, la justice et bien trop souvent loin d’être en harmonie avec ses fondamentaux. Mais il est certain que l’histoire “du juge et de la pendule” marquera  longtemps les esprits… et sera probablement souvent évoquée durant les cours d’histoire en fac de droit…



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