«Offrir aux autres ce qui m’a sauvée»

Danièle Gombert est victime de cécité, un handicap avec lequel elle a appris à vivre, mais aussi à innover. Entreprenante, elle monte aujourd’hui “Epicure”, un centre destiné aux déficients visuels. Rencontre avec une femme forte en caractère qui a dompté la maladie.

 
Danièle, racontez-nous d’abord comment votre vie a basculée ?
Je ne suis pas née malvoyante, je le suis devenue. J’ai été l’heureuse élue de ce putain de sort. Je m’en serais bien passé comme vous pouvez l’imaginer. J’ai été docteur en chirurgie dentaire à l’âge de 22 ans, j’exerçais pour mon compte dans un cabinet que j’avais créé et qui tournait très bien, et tout d’un coup tout a basculé. Le diagnostic a été implacable : cécité à court terme. L’exercice de ce boulot et tout le reste se sont évanouis d’un coup. J’avais alors 31 ans et la fureur de vivre. Mais j’ai une immense chance car Dame Nature m’a dotée d’une force absolument extraordinaire, et j’ai recommencé à vivre autrement, encore plus intensément. J’ai relevé les défis les plus fous, repris les études, et suis devenue Maître en Droit juste pour me prouver et prouver aux autres que c’était possible, que la vie ne s’arrêtait pas et que j’aurais raison d’elle.

Vivez-vous votre handicap comme une différence ?

J’ai 7 enfants, je leur ai donné du temps, de l’amour et tout plein d’autres choses, sans aucune contraintes. C’était mon choix. Aujourd’hui ils sont quasiment tous autonomes et heureux, et je crois qu’ils n’ont jamais eu l’impression de vivre avec une mère différente de toutes les autres. Je veux que ma vie soit belle et intense jusqu’à la fin. Peu m’importe sa longueur, c’est son intensité que je privilégie. J’adorais et adore toujours le sport ; seule ma façon de faire ou de vivre mes passions a changé. Du handball je suis ainsi passée au torball (handball à l’aide d’un ballon sonore, ndlr) et du vélo solo au tandem. Mon goût pour l’aventure est resté le même, entre randonnées en montagne, voyages, aventures et découvertes.

 

Vous vous battez contre la maladie au quotidien mais avez-vous encore des rêves ?
Je ne me bats plus avec ma maladie, je l’ai apprivoisée, domptée. Nous cohabitons de façon relativement harmonieuse. Parfois s’il arrive qu’elle me dérange un peu trop, je la traite avec humour pour lui faire regagner sa place, car je ne voudrais surtout pas qu’elle ait raison de moi. Mon rêve n’est pas caché, j’ai toujours souhaité qu’il éclate au grand jour. J’ai toujours souhaité marcher en pleine lumière, peut-être est-ce le paradoxe de la cécité galopante. Ce rêve, mon septième enfant, celui dont la gestation aura été la plus longue et la plus douloureuse, va enfin naître aujourd’hui. J’ai décidé en effet de créer un complexe pour déficients visuels : Epicure, le lieu de tous les défis, le pied de nez à la vie. Il contiendra en son sein plusieurs pôles, à savoir une école hôtelière pour jeunes mal voyants âgés de 16 à 20 ans, un centre de formation professionnelle pour adultes déficients visuels et une clinique de rééducation basse-vision. Un projet que j’ai voulu monter à Saint-Gaudens, ma ville d’adoption.

Ce projet vous tient à cœur mais a-t-il trouvé des soutiens ?
Les soutiens les plus forts je les ai trouvés dans ma famille et mes amis. Mais c’est sans aucun doute grâce à l’engagement des ministères tant de la santé que de la solidarité et de l’éducation nationale que j’ai pu arriver à sa concrétisation. L’UMIH (Union des métiers et des industries de l’hôtellerie, ndlr) a dès le début été un partenaire plus que privilégié. Son président régional a toujours cru en la réussite d’Epicure, ce qui a été un atout de poids.

C’est un défi que vous aviez en tête depuis longtemps, alors qu’est-ce qui vous a poussée à agir ?

En toute honnêteté je n’avais jamais pensé à relever un tel défi avant d’être concernée par ce problème. J’ignorais même tout de ces problèmes de personnes handicapées, je ne savais même pas que ces maladies cécitantes existaient. Alors à vrai dire, en élaborant Epicure, je me suis créé ma propre thérapie. Se surpasser pour survivre, puis se surpasser pour vivre, et enfin pour créer. Vivre ensuite le bonheur de la création, et aujourd’hui offrir aux autres ce qui m’a sauvée.

 


Comment allez-vous faire connaître Epicure ?

Je partirai faire le tour de France pour présenter Epicure dans les établissements qui accueillent de jeunes déficients visuels. Les professeurs seront recrutés en fonction de leur motivation et de leur envie de tenter une expérience nouvelle en matière d’enseigne ment. Le financement sera quant à lui assuré par le Ministère de la santé, la caisse autonome de solidarité pour l’autonomie, le Ministère de l’éducation nationale ainsi que des sponsors privés.

Dans quelques jours on va fêter, partout dans le monde, le 100ème anniversaire de la femme. Qu’évoque pour vous cet anniversaire ?
Rien. A part ceux de mes enfants, je n’ai jamais fêté aucun anniversaire. D’ailleurs ce 8 mars sera l’occasion de souhaiter celui de ma petite fille ! En tant que travailleur indépendant, j’ai toujours eu la place que je m’étais faite, appréciée à sa juste valeur. J’ai toujours tracé ma route comme je l’ai voulue, et le fait d’être une femme ne m’a jamais desservi, bien au contraire.
 

Propos recueillis par Maxime Razès


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