«Ne pas vendre…»

Un “Nounours” minaudé par une épouse en direction de son conjoint permet d’apprécier l’importance que revêt le plantigrade dans notre quotidien. En se tournant vers le “Nounours” en question on peut se trouver face à un individu qui rappelle ce frêle esquif qu’un simple zéphyr pourrait emporter ou au contraire se voir confronté à une espèce de brute, taillée à la hache, susceptible d’effrayer un ours, un vrai. Cette qualification indicible témoigne de l’influence de l’animal dans le subconscient collectif. Il est vrai que nous sommes entourés par des ours depuis nos premiers pas. En feutre, en mohair ou en nylon la bête est présente, depuis plus d’un siècle, dans la plupart  des chaumières qui, d’Amérique ou d’Allemagne, se disputent la paternité de la peluche. Du coffre à jouets ou du lit de jeune fille “Nounours” passe dans la chambre à coucher et finit souvent, assis sur l’arrière train, au beau milieu du lit conjugal. Blanc ou marron, avec sa bouche cousue, ses yeux en boutons de bottines plusieurs fois raccommodés, ses coutures sur le ventre et au cou, il trône et confirme à d’éventuels protagonistes qu’il convient de ne pas ouvrir les hostilités ou à l’inverse de profiter de la couche. Il décide des ébats et débats et fait autorité. Il sait qu’il peut être pris à témoin ou qu’on peut même lui demander conseil comme à l’époque où on lui parlait des premières amours. Merci d’essuyer vos larmes.
Copain-copain

Cet inconscient collectif à l’égard de l’ours est savamment entretenu par une multitude d’intervenants mercantiles. Il y eut le fameux «Bonsoir les enfants» entouré de Pimprenelle et Nicolas (C’était déjà un prénom célèbre dans les années 70) puis “Paddington” avec son chapeau et sa valise qui ont assuré les relations publiques de ce petit monde enchanté. Un arbre de Noël se doit d’être présenté avec son ours. D’une façon ou d’une autre, ils nous accompagnent partout. Et maintenant il y a les ours des Pyrénées qui, malheureux, n’ont pas de chance. S’agit-il encore de bêtes ? Difficile de répondre à cette question envers des animaux de la nature – c’est politiquement plus correct que de les dénommer «bêtes sauvages» non ? – qui sont suivis à la trace, équipés d’une puce électronique dans l’abdomen et d’un collier pour le radio guidage. Pour répondre aux appels que pourraient leur lancer des promeneurs, désireux de faire copain-copain, ils ont même un prénom. Un parrain et une marraine viennent compléter la panoplie. Pourquoi ne pas prévoir aussi une fête pour leur mariage avec invitations des personnalités aux copulations ? Moi, je serais à la place des ours, je commencerais à en avoir assez qu’on ne me laisse pas rouler ma bosse. Heureusement, les ours ne sont pas fous, à la différence du chevreuil qui a récemment tenu en haleine toute une contrée, par ses frasques et attaques répétées envers ses voisins, les humains.

Hommes de finance

Certes, ce ne doit pas être agréable de se retrouver avec un trou de balle dans le pied, comme ce “pauvre Balou”, mais tout de même, n’en avons-nous pas un peu trop fait ? S’il y a lieu de défendre la faune en général et les ours en particulier, fallait-il pour autant ameuter le pays tout entier, reportage télé à la clé ? Il me semble que l’on a dépassé les limites de la décence.
L’ours blessé n’a pu être localisé qu’après plusieurs semaines de recherche… ce qui paraît normal compte tenu du raffut qui se déroulait sur son territoire. L’animal n’a sûrement eu qu’une seule envie, celle de se tirer, en tous cas de se terrer, quitte à souffrir en silence. Vingt cinq personnes aux trousses dont deux vétérinaires et la presse qui en fait une affaire d’Etat, lui ont fait croire que le temps où l’on en voulait à sa graisse était revenu.
Dès que la nouvelle fut divulguée par le chasseur qui s’est immédiatement rendu à la gendarmerie, «le tranquille village de Prades prend aussitôt des allures de place forte. Les voitures de gendarmerie investissent l’unique rue, la mairie est ouverte, un cordon de sécurité empêche les curieux de se rendre sur la piste qui mène au “lieu du crime”, le préfet, Jean-François Valette arrive sur place, le ballet des voitures entre office de la chasse, office de la forêt et comité de suivi est incessant…» (La Dépêche du 8 Septembre 2008). Et si l’on parlait aussi de “lieu du crime” pour tous ces enfants qui meurent de faim dans le monde ? Sans compter qu’indépendamment de la blessure il y a sûrement un pretium doloris sur lequel personne ne s’est encore penché à ce jour. Pourquoi ne pas prévoir une pension d’invalidité ? Il y a aussi cette vexation suprême : le «tir d’instinct» de ce chasseur qui l’a confondu avec un vulgaire sanglier… Moi, un cochon ? dit-il partout. Balou ne se remet pas de cette humiliation.
L’affaire en témoigne, l’ours habite au plus profond d’un certain nombre d’entre nous et ce ne sont pas les financiers qui pourront dire le contraire. Spécialisés dans la spéculation virtuelle ou pas, les hommes de finance sont, aujourd’hui plus que jamais, confrontés au dicton qui conseille utilement de, «Ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué».

Gérard Gorrias


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