Minute Papillon

Cinquante huit secondes séparent le maillot jaune du second cette année. Il y a eu mieux. C’est-à-dire plus “rapproché”, dans le temps. De toute façon, le temps qui sépare ceux arrivés en tête n’étonne plus personne. C’est pourtant du délire que de mesurer ainsi la performance de ces coureurs qui après plusieurs milliers de kilomètres sont départagés par une poignée de secondes. Une prouesse incomparable par rapport à celles pratiquées pendant les championnats du chronomètre, les Olympiades internationales de l’horlogerie. Dans l’enceinte des Jeux le centième et le millième de seconde sont de rigueur.
 L’exercice sportif sert d’excuse et de référence à la mesure du temps. Rien ne s’oppose à ce que cette course contre la montre connaisse un terme car à n’en pas douter les techniques d’appréciation du temps seront toujours plus précises. Reste à savoir si elles seront pour autant plus justes. C’est-à-dire plus appropriées à ce qui veut être mesuré. Certes il y a lieu de classer le premier, celui qui a fait le plus vite, par rapport aux autres. Mais est-il nécessaire d’être aussi exigeant pour arriver à cerner cet instant infiniment petit ? Cette approche du temps segmentée en instants de plus en plus brefs, scientifiquement nécessaire et utile devient harassante et lassante, au travail comme dans les moments de loisirs. C’est ce mécanisme de la mesure qui a peut-être justifié qu’un jour il soit décidé de limiter le temps de travail… Aux dernières nouvelles, ces fameuses 35 heures ne sont plus d’actualité.

 

La vraie valeur capitalistique

Cela ne changera pas une mentalité développée de longue date, attachée à cette notion du temps, qui se confond avec la rapidité de l’action. Jamais l’homme n’a autant mesuré le temps pour tout. Jamais il ne s’est aussi peu intéressé à la réalisation ou au résultat. Seul le temps de l’opération compte. C’est le fondement du virtuel bien que la notion du temps qui passe soit différente pour les uns et les autres ou selon le lieu, l’instant de la journée ou de la nuit. Certains moments sont plus longs, plus courts, selon l’âge, les activités, l’état de santé. Un certain Einstein nous a déjà parlé, je crois, de la relativité du temps. Régulièrement nous avons le sentiment d’avoir “perdu du temps”. Perdu, par rapport à quoi ? Le sentiment est confus. Il se résume par un «J’aurais pu faire plus vite». Aujourd’hui, aller vite fait partie d’une seconde nature, donne naissance à une race d’individus accomplis ; épanouis, heureux de ce qu’il est possible de faire en un temps record. Un leurre qui nous pousse ou nous fait avancer, comme vous voulez, dans une espèce de grande course incohérente. L’exemple de l’exploit sportif, basé sur le toujours plus vite, plus haut, plus fort, reste un exemple, une source qui n’est pas neutre sur nos manières d’agir au quotidien. Comment peut-on à la fois demander aux automobilistes de ralentir leur allure et leur faire vivre en direct des championnats du monde automobile ? Il est bien connu qu’il est souvent difficile de canaliser raisonnablement les conducteurs qui viennent d’assister aux spectacles de ces montres qui se battent à grands renforts de centièmes de secondes. De nos jours, le temps commande nos actes, pénalise nos agissements, sanctionne les plus faibles. Il constitue la vraie valeur capitalistique.

Couple infernal

Le temps s’exploite mais ne s’achète pas. L’expression populaire qui vise à «gagner du temps» est significative de cette affirmation. En pratique, de plus en plus souvent chacun d’entre nous perd du temps à trop vouloir en gagner… On gagne sur qui ? Sur quoi ? On gagne du temps par rapport aux autres. Dès lors, nous revoilà dans le domaine sportif, modèle de tous les exploits. La compétition s’invite à tous les étages. Elle sert de guide. Par ailleurs, on triche avec le temps qui passe. Il en est ainsi, par exemple, avec le temps nécessaire pour se déplacer en avion d’un endroit à un autre. Doit-on prendre en considération le temps réel demandé par un déplacement ou le temps de vol ? Tout un chacun vous dira qu’une heure seulement sépare Nice, Toulouse ou Bordeaux de Paris. Une espèce de tromperie née d’un inconscient collectif qui considère le temps comme une valeur déterminée et sûre. Cette constante confusion entre le temps et la vitesse de réalisation est oppressante, frustrante, démoralisatrice. Elle nous contraint et nous emprisonne dans des exigences qui font obstacle à la sagesse. Elle fait fi du bon et du beau. Elle est illusion. Elle nous amène à “faire court” en nous faisant passer par des chemins de traverse. Finalement elle est source de mécontentement. Une association qui, au travail nous libère de la tâche accomplie et qui dans les moments de loisirs veut nous faire croire que nous sommes capables de tout faire, d’être “présent partout”. Elle nous permet surtout de papillonner, de passer très vite d’un sujet à l’autre. On zappe de plus en plus vite pour accéder au maximum dans le minimum de temps. Et si, profitant des vacances nous décidions de contrarier ce couple infernal temps-vitesse pour lui dire “Minute Papillon”, laisse-moi le temps, de la joie, de l’amour, de la Vie. Et tant pis pour la vitesse !

Gérard Gorrias


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