Mediator ; Le marketing qui tue

Derrière ce titre, qui peut vous étonner, se cache une très mauvaise histoire de marketing et de morts, je veux parler des affaires qui secouent l’industrie pharmaceutique, en particulier le Mediator, mais il n’est pas le seul. Tout commence dans les années 1970, à cette époque l’industrie pharmaceutique était à ses débuts en France et de nombreux pharmaciens “visionnaires” ont compris tout ce qu’ils pouvaient en tirer. C’était la glorieuse époque où les grands laboratoires tels que Hofmann la Roche en Suisse, Choay en France et quelques autres, faisaient de la recherche de nouvelles molécules en Europe.

 
Ces médicaments mis sur le marché étaient présentés au corps médical par des médecins, des pharmaciens, des scientifiques. Ce fut alors le début de ce métier appelé visite médicale, dont l’objet premier était l’information médicale et l’information scientifique. Tout ceci se développait avec sérieux et efficacité, de nombreux emplois furent créés à ce moment, mais chaque visiteur médical recruté devait avoir un bagage scientifique et sa formation était longue et “très médicale.” Ce fut aussi à ce moment-là que certains laboratoires, Servier entre autres, eurent l’idée du siècle : recruter des équipes de femmes, dont les critères de recrutement étaient beaucoup plus esthétiques que scientifiques et dont l’objectif était de faire prescrire par la séduction. Les visiteurs sur le terrain à ce moment (et dont les témoignages concordent tous) ont vu arriver en même temps les bataillons de femmes, les argumentaires marketing et les objectifs commerciaux comme priorité. Beaucoup ont quitté le métier à ce moment-là, d’autres sont montés dans la hiérarchie pour diriger ces équipes.
En même temps que cette approche marketing de la visite médicale, sont arrivés les produits dits opportunistes, répondant à un marché et cherchant à prendre une part d’un gâteau estimé et analysé par les services de publicité médicale. Ces produits pour la plupart n’avaient pas grand-chose à voir avec les médicaments, allant même jusqu’à n’avoir aucune action. C’est là où des produits comme le Mediator (1976) sont arrivés sur le marché, avec d’autres substances dont on peut citer en bloc ceux du marché des vasodilatateurs, ceux du marché des veinotoniques, ceux du marché des anti-inflammatoires, et bien sûr ceux du marché du Diabète. Le but de ces produits n’était pas bien sûr l’efficacité thérapeutique mais de répondre à des besoins marketing et de “faire de l’argent”. C’est ainsi que plusieurs laboratoires ont construit leur empire sur ces substances. Inutile de dire que tous les médecins n’étaient pas complices de ces actions publicitaires, mais beaucoup en particulier chez les généralistes, ont été abusés par ces méthodes très efficaces. Outre les argumentaires construits pour faire prescrire, on peut aussi citer les travaux complaisants des soi-disant experts payés par les laboratoires, les voyages et séminaires à l’autre bout du monde où nombre de médecins et leurs épouses étaient invitées, ainsi que les largesses de toutes sortes des laboratoires envers le corps médical.
Il serait facile de penser que les médecins sont responsables de ces faits, là encore les nombreux témoignages concordent, les formations, les argumentaires étaient tellement bien faits et efficaces que nombre de médecins prescrivaient ces substances en toute bonne foi, ils étaient seulement abusés dans leur confiance envers cette industrie brillante et riche. Les choses se sont calmées à partir des années 1990, avec des interdits sur les voyages et les largesses, avec des contrôles un peu plus rigoureux du conseil de l’Ordre des médecins, mais les produits sont restés, et avec les cohortes de visiteurs qui étaient depuis longtemps devenus des commerciaux et pas des informateurs. De plus certains “patrons” de laboratoires, comme l’est Jacques Servier, la fortune aidant, bénéficient de très nombreux réseaux d’influence, ceci pouvant faciliter bien sûr à la fois les autorisations de mise sur le marché, les prix de remboursement et le maintien par le ministère du remboursement de substances sans aucun effet thérapeutique.

 


Bien que les syndicats aient créé un diplôme de visite médicale, obligatoire pour faire ce métier, le côté médical est toujours resté en deçà du côté commercial et marketing. D’ailleurs les nombreuses écoles de visite médicale qui se sont créées à cette époque (1990 pour les premières) ont eu un succès énorme. Pour avoir aussi questionné certains fondateurs et enseignants de ces écoles, nombreux sont les témoignages indiquant que l’enseignement qui y était dispensé l’était par d’anciens visiteurs médicaux et les programmes étaient ceux des laboratoires, c’est-à-dire : communication, techniques de vente et de persuasion. Le côté scientifique était là pour la façade ou presque.
En revanche, les institutions que sont le ministère de la santé, les agences de médicaments et autres, n’ont jamais rien fait pour déplaire à l’industrie pharmaceutique, c’est même le contraire. On a souvent entendu que cette industrie florissante était un des fleurons de notre industrie, qu’il ne fallait pas y toucher car elle était créatrice d’emplois. C’est d’ailleurs ce qui explique l’importance donnée par les politiques au laboratoire Servier qui est paraît-il “le fleuron de notre industrie” alors qu’il est connu qu’ils n’ont jamais découvert le moindre médicament et que leur seul résultat est un résultat commercial. On parle en ce moment du Mediator en expliquant ses effets dangereux mais on oublie de dire qu’il n’a aucun effet autre que coupe faim et que son indication dans le diabète n’a jamais convaincu aucun diabétologue digne de ce titre.
Pour expliquer ces démarches marketing devenues avec le temps dangereuses pour les patients, reprenons donc le cas du Mediator qui défraye en ce moment les chroniques médiatiques. Ce produit est donc un coupe faim, une amphétamine bien connue des scientifiques et des médecins. Mais le laboratoire Servier dans ses consignes aux visiteurs médicaux interdisait de prononcer ce mot et les directeurs régionaux y veillaient. Pourquoi cette interdiction ? Uniquement parce que la cible marketing était le diabète (dit gras), celui que l’on ne traitait pas à l’époque par de l’insuline et dont les patients étaient les plus nombreux bien sûr. Il était présenté comme un anti diabétique oral, surtout à ceux qui n’avait pas encore de diabète installé, c’est-à-dire tous les diabétiques en puissance que nous sommes. Vous voyez comment le marketing avait investi un créneau plus que juteux.

 

Bien sûr tous les travaux que les visiteurs médicaux diffusaient, allaient dans ce sens, et comme nous l’avons vu plus haut, les côtés scientifiques n’étaient pas le but premier de ces visites “médicales”. Le Mediator était un coupe faim ignoré des médecins (pour la plupart) et dont le laboratoire disait qu’il était un anti diabétique oral, faisant baisser la glycémie et dissolvant les graisses avant leur absorptions (argument confirmé par mon enquête auprès des acteurs de cette époque, faciles à retrouver dans les vieilles brochures Servier). L’intention malsaine serait double et nombre de diabétologues de ces années se sont opposés à ces arguments mais sans succès, car d’autres très éminents et très impliqués chez Servier affirmaient le contraire avec force. La stratégie était fine, tous les diabétologues étaient d’accord pour dire qu’en cas de diabète gras ou de pré-diabète, il fallait arriver à faire maigrir le patient pour avoir une chance de faire baisser sa glycémie, mais les services de diabétologie préconisaient l’apprentissage et le suivi de la nutrition. Servier en affirmant que le Mediator faisait baisser la glycémie sans effort et même quelquefois sans régime jouait sur quelque chose de très sensible. Les médecins généralistes s’y sont laissés prendre et j’ai rencontré des patients qui ont pris du Mediator pendant plus de 15 ans sans succès aucun mais avec les risques que nous connaissons. Précisons que les expérimentations présentées à l’époque pour justifier de tels effets étaient faites chez le lapin et beaucoup de vrais chercheurs les dénonçaient régulièrement, mais le laboratoire Servier, était intouchable aux yeux de beaucoup.
Ce marché était florissant mais limité aux diabétiques, l’époque de l’amaigrissement battait son plein. Que fit Servier ? Il lança l’Isoméride, une molécule très proche de celle du Mediator, donc une amphétamine, présentée elle comme un coupe faim “mais pas vraiment” et n’en ayant pas les risques. Servier s’est donc attaqué au marché de l’amaigrissement qu’il connaissait très bien avec le monde diabétique.
De plus il jouait sur l’aura du laboratoire spécialisé dans le diabète ; cela faisait sérieux. Il faut savoir que des produits aussi peu efficaces que le Mediator étaient monnaie courante dans ce laboratoire. Certains sont toujours prescrits avec une argumentation tout aussi fantaisiste qu’il y a trente ans.
Mais l’Isomeride, comme tous les coupe-faim, a été très vite interdit aux vues de sa dangerosité. Le laboratoire Servier ne s’est pas inquiété, le Mediator était là, c’était pratiquement la même molécule et le ministère un peu léger continuait à le considérer comme autre chose qu’une amphétamine. Les réseaux de visite médicale étaient formés pour assurer la relève de l’Isomeride par le Mediator, ce qui fut fait immédiatement avec le succès que l’on connaît. Rendez-vous compte, le seul coupe-faim qui reste sur le marché, sans l’annoncer, et dont la dangerosité n’a pas été relevée ou très peu. Une aubaine qui en plus était remboursée toujours à 65 %.

 


Ce qu’il faut dire à ce stade du récit, c’est que le Mediator n’était pas efficace dans le diabète mais aussi dangereux que chez les non diabétiques. Même plus puisque pour maigrir les patients n’en prenaient que quelques mois alors que certains diabétiques en ont pris pendant de très nombreuses années. Seule la revue Prescrire avait signalé en son temps quelques-uns de ces faits mais la revue Prescrire a toujours eu du mal à exister car elle ne bénéficie que très peu des publicités des laboratoires (elle dit la vérité sur les produits, ce qui ne plaît pas). A sa sortie, nombre des médecins se cachaient pour la lire tant la pression des visiteurs médicaux était grande pour tuer cette revue. Certains médecins témoignent encore de pressions fortes du style : «Si vous suivez la revue Prescrire le laboratoire ne vous invitera plus». Tout aurait pu continuer encore longtemps, les scientifiques dénonçaient sans être entendus, les autres pays voyaient retirer du marché cette substance mais rien n’y faisait. En France il fallait continuer, sans parler des chiffres d’affaires importants réalisés avec ces produits dans les pays en voie de développement. C’est presque ridicule de dire que le marketing Servier vendait des coupe-faim dans des pays où l’on meurt de faim.
Aujourd’hui les choses sont sorties grâce à la ténacité d’une femme, le docteur Irène Frachon qui a écrit un livre sur son expérience du Mediator. Elle a du courage, et nous ne savons pas à quelles pressions elle a dû résister, mais elles doivent être très fortes. Le sous-titre de son livre a même été censuré, c’est dire le travail des soutiens de Servier pour empêcher que cette affaire ne sorte. Elle a pu sortir aussi car le produit a été retiré du marché il y a quelque temps.
A l’heure où j’écris ces lignes, je sais que certaines personnes rencontrées, avaient et ont très peur d’être connues. Entendre raconter les séminaires annuels (un en Janvier et un en Septembre) des visiteurs médicaux est très instructif : La grand messe, dans des lieux paradisiaques il y a encore peu d’années, dirigée par l’arrivée du “patron”. Certains comparaient ces moments avec l’arrivée du PDG américain dans le film mille milliards de dollars : au moment où il va prendre la parole un silence de mort précède. Un ancien de Servier me dit : «Quand le Patron arrivait le bruit des conversations s’arrêtait et tout le monde était figé.»
Les procès accoucheront certainement d’une souris, Servier et ses conseils vont tenter de minimiser l’affaire, il a déjà annoncé que des transactions amiables seront possibles, enfin tout pour éviter la justice et continuer à vendre les quelques substances qui lui restent. On peut prévoir un avenir très sombre à ce laboratoire et à tous ceux qui comme lui se sont joué de la santé pour une politique du profits à outrance. Xavier Bertrand, notre ministre actuel de la santé est un homme efficace et droit. Pourra-t-il enfin mettre un terme à toutes ces mauvaises actions ?
Le comble, c’est que nombre de médicaments qui eux avaient une action, ont été retirés du marché pour des raisons financières (le marketing à rebrousse poils de la sécurité sociale) ; ce qui pose de très gros problèmes aux médecins français. Un exemple : les pédiatres manquent de très nombreuses substances utiles qui ne sont plus remboursées, sans qu’elles n’aient été remplacées par d’autres. Un exemple : il n’y a plus d’anti tussifs pour les enfants sur le marché.
Pour terminer, je dirais que Servier, comme d’autres laboratoires commerciaux exclusivement ont toujours été entre éthique et déontologie sans jamais toucher ni l’une ni l’autre.

Patrick Crasnier


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