Mediator : Des Toulousains à la barre

Le procès au pénal de l’affaire du Mediator a repris le mardi 21 mai dernier, un an après le report obtenu par les avocats du laboratoire Servier, pour une question de procédure. La « tromperie aggravée » est le chef d’accusation qui pèse sur Jacques Servier, Alain Le Ridant, directeur général et la filiale Biopharma. Dans ce combat, des Toulousains se sont impliqués pour la recherche de la vérité et l’indemnisation des victimes. Dossier réalisé par Séverine Sarrat et Coralie Bombail.

 

 

Il a été le premier à soulever publiquement les doutes sur la dangerosité du Mediator. Gérard Bapt, député de Haute-Garonne (PS), cardiologue réputé, et président de la mission parlementaire sur le Mediator, a témoigné lundi dernier à Nanterre, lieu du procès : « Après ce que j’ai constaté, pendant et après ma mission, j’ai atteint l’intime conviction qu’il y a eu tromperie dans la durée avec la complicité de gens de l’Etat… » livre-t-il, sans préciser pour autant les noms (voir encadré). Déterminé à dénoncer la responsabilité du géant pharmaceutique dans ce scandale, Gérard Bapt a « mené des investigations personnelles », et dépassé ainsi ses prérogatives initiales. Il a notamment « rencontré de nombreuses victimes et je suis même allé en Belgique » (où des cas de valvulopathies dues au Mediator ont été constatés dès 1995, ndlr). Sa bonne connaissance du dossier lui fait penser que les éléments à l’encontre de Jacques Servier seront suffisants à prouver la tromperie aggravée. Des anciens chercheurs, employés du laboratoire dans les années 70 (date d’élaboration du médicament) ont avoué qu’ « ils avaient identifié le produit comme étant anorexigène », nous indique le cardiologue. Un autre élément, également sujet d’une instruction à Paris, concerne « un dirigeant actuel qui aurait demandé à ce que la norfenfluramine ne soit pas mentionnée parmi les composantes du médicament, alors que c’est le même métabolite que le Benfluorex, celui qui a causé les dégâts vasculaires », détaille-t-il.

 

« Il aurait fallu combien de morts ? »

 

Dans le cadre de sa mission, Gérard Bapt avait pour objectif de « comprendre les causes » d’un tel scandale, et de mettre à jour « les disfonctionnements au sein de l’agence du médicament, et dans les rapports entre l’agence nationale et le niveau européen. » Anciennement dénommée l’Afssaps (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé), l’institution a fait peau neuve en 2012 en devenant l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament). Une manière d’effacer le passé pour établir une nouvelle réglementation plus exigeante en matière de transparence. Gérard Bapt fait partie du nouveau conseil d’administration, dont un autre Toulousain en était justement président de 2005 à 2012, en plein cœur de l’affaire : François Chollet, professeur de neurologie et conseiller municipal UMP. Aujourd’hui, ce dernier refuse de parler à ce sujet : « Il y a une procédure judiciaire en cours, je ne veux pas m’exprimer du tout. » Il y a comme un malaise dans sa voix… Pourtant, dans un édito signé de sa main dans Le Monde, il avait été plus prolixe en 2010 : « Ma conviction à ce jour concernant le Mediator est que les mécanismes internes de l’Agence française de sécurité sanitaire et des produits de santé (Afssaps) ont fonctionné à partir du moment où des signaux d’alerte faibles mais significatifs ont été détectés aboutissant au retrait du produit en novembre 2009 selon une chronologie adéquate. Rien à ma connaissance ne permet d’affirmer le contraire. » Gérard Bapt est plus sévère, « il n’a jamais rien vu, c’est pour ça qu’il est mal à l’aise aujourd’hui. » Mais derrière ce justificatif, François Chollet s’en prend surtout aux services de pharmacovigilance, c’est-à-dire ceux qui sont censés donner l’alerte lorsque des effets indésirables d’un médicament sont constatés. Pas de chance, le service toulousain avait publié un cas en 2006, soit trois ans avant l’interdiction du Mediator. Une patiente, âgée de 48 ans, est atteinte de valvulopathie, alors qu’elle n’a aucun antécédent médical. « C’est le chirurgien qui nous a alertés. En ouvrant, il avait trouvé l’aspect des valvules suspectes », se souvient le docteur Baghéri, du service de pharmacovigilance. De là, une enquête médicamenteuse a été menée, « on a appris qu’elle était sous Mediator, et il ne pouvait pas y avoir d’autres causes. » Mais la publication de ce cas n’a pas fait bouger l’agence du médicament, « on savait qu’ils ne réagissaient pas trop quand on rapportait des problèmes sur des médicaments Servier. Ce n’est pas la première fois que ça arrivait », souligne le médecin. Alors quand elle entend la défense de l’ex-directeur de l’évaluation des médicaments à l’Afssaps, Philippe Lechat, (entendu au tribunal correctionnel de Nanterre, ndlr) qui dénonce « l’absence de notification de pharmacovigilance alarmante », elle s’énerve : « Il aurait fallu combien de morts pour les alarmer ? »

En somme, la défense de Jacques Servier et des laboratoires rejette la faute sur l’Afssaps, concernant le retrait tardif du Mediator, qui elle-même rejette la faute sur les services de pharmacovigilance… Et les victimes dans tout ça ?

 

 

Des victimes dans la détresse

 

Si le tribunal correctionnel reconnaît la responsabilité de Servier, cela facilitera les procédures au civil visant l’indemnisation. Et cela débloquera également les dossiers qui stagnent à l’ONIAM, (Office national d’indemnisation des accidents médicaux). Pour Martine, sous Mediator pendant seize ans, « il est évident qu’ils font traîner pour n’avoir à indemniser que le plus tard possible. Je pense même qu’ils attendent la fin du procès pour se pencher sur les dossiers. Ils cherchent à décourager le plus grand nombre. Je connais des victimes qui ont abandonné leur combat, dépitées.» Pourtant, cette infirmière de 59 ans, résidant à Saint-Gaudens, a débuté la constitution de son dossier « dès la réception du courrier de la Sécurité Sociale la mettant en garde face aux dangers potentiels du médicament. » Désorientée par ce qu’elle venait d’apprendre, Martine s’est d’abord tournée vers la FNATH (Fédération nationale des accidentés du travail et des handicapés) de la Haute-Garonne, qui l’a elle-même dirigée vers l’ONIAM. « La Fnath31 m’a aidée à constituer mon dossier mais l’organisme d’indemnisation me le renvoie systématiquement en me précisant qu’il manque des documents », explique Martine. A ce jour, son dossier n’est toujours pas bouclé. Elle avoue son incompréhension et surtout sa révolte : « je voulais simplement perdre quelques kilos après mes grossesses et me voilà gravement malade parce que les laboratoires fabriquant les pilules prescrites par mon médecin ont menti. » Mais, jusqu’en 2009, date à laquelle les premiers courriers d’alerte ont été envoyés aux utilisateurs du Mediator, rien ne permettait d’affirmer que le médicament était nocif. Dans le cas de Martine, sa valvulopathie n’a été diagnostiquée que parce qu’elle a été victime d’un œdème aigu du poumon (OAP) en décembre 2007. Opérée une première fois début 2008 à l’hôpital Rangueil, son cardiologue remarque que ses valves mitrale et aortique sont endommagées et fait immédiatement le lien avec sa prise de Mediator. Mais l’échographie effectuée à ce moment-là et pouvant peser dans son dossier, a été égarée dans les antres de l’hôpital, de même que les prélèvements effectués sur les valves endommagées qui ont été jetés. Seule demeure une attestation du cardiologue. Dans ces conditions, difficile de se faire indemniser ou même d’obtenir le statut de victime. Pourtant Martine a perdu gros dans cette affaire. Bien sûr sa santé, mais aussi son emploi car trop malade, elle a été reconnue invalide. C’est également le cas de Barbara, 47 ans, ancienne femme de ménage à Colomiers, qui ne touche plus que les 302 euros de sa pension d’invalidité. « J’ai perdu mon emploi et j’aurais besoin de cet argent pour élever mes trois enfants encore à ma charge », précise-t-elle. Son dossier auprès de l’ONIAM constitué, elle a pu porter plainte contre les laboratoires Servier au civil, pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Procès qui se tiendra à Bordeaux, mais dont la date n’est pas encore fixée. En effet, depuis que les prélèvements effectués sur les valves endommagées de Barbara ont été réalisés par les experts missionnés dans cette affaire, c’est le silence. « Je devais être convoquée pour des examens complémentaires, mais personne ne m’a encore contactée », confie Barbara, « ni les instances judiciaires, ni l’ONIAM, ni la FNATH. Je me sens oubliée. »

 

 

 La reconnaissance du préjudice

 

« Monsieur Servier a joué à l’apprenti chimiste au détriment des patients, il doit payer. Il ne faut pas oublier que des gens sont morts par sa faute », affirme sèchement Barbara. C’est aussi l’avis de la FNATH. Audrey Canali, secrétaire générale et juriste de la FNATH31 « espère des réponses claires aux zones d’ombre qu’il reste encore à éclaircir. Nous gardons l’espoir d’une condamnation des Laboratoires Servier, ce qui débloquerait des dossiers d’indemnisation encore en attente. » L’association qui s’est portée partie civile au procès pénal en cours, a reçu 300 personnes lors d’une réunion d’information organisée par ses soins en 2011 en Haute-Garonne, et la moitié l’a recontactée afin de constituer son dossier. « Aujourd’hui, une dizaine d’utilisateurs du Mediator que nous avons aidée, a porté l’affaire devant la juridiction civile et quatre d’entre eux ont de forte chance d’être reconnus victimes et donc indemnisés. En parallèle, nous avons accompagné une trentaine de personnes qui se sont adressés uniquement à l’ONIAM, ils attendent une réponse », constate Audrey Canali. C’est le cas de Martine qui se dit soutenue par la FNATH31. Pourtant, Barbara, sceptique, estime avoir été « lâchée » par l’association « qui n’a plus donné de nouvelles depuis bien longtemps. De plus, elle m’a orientée vers un avocat que je n’ai vu qu’une fois et qui n’a pas l’air de se soucier de l’affaire. »

La longueur des procédures peut décourager certains, d’autant que les chances d’indemnisation restent faibles. Sur 8000 demandes enregistrées à l’ONIAM, seulement 152 ont reçu un avis favorable. Audrey Canali le rappelle, « toutes les personnes ayant déposé une demande d’indemnisation ne seront pas payées. Si elles ne parviennent pas à démontrer que leurs problèmes de santé sont directement liés à la prise de Mediator, elles n’obtiendront rien ! » D’autant que les experts « ne fondent pas leurs décisions sur la réalité pharmaco-biologique, ni sur la fréquence des lésions. J’avais d’ailleurs demandé la démission du collège d’experts », indique Gérard Bapt. En attendant, les victimes du Mediator doivent se plier aux examens médicaux diligentés par les instances judiciaires et aux procédures, ce qui reste difficile pour certains, notamment pour Barbara et Martine. La première énumère les frais auxquels elle a dû faire face jusqu’à présent : « J’ai versé plus de 2 000 euros au total pour l’expertise et la contre-expertise médicales auxquels s’ajoutent 800 euros de frais d’avocat. » A la confidence des deux Haut-Garonnaises, l’abattement commence à gagner du terrain dans les rangs des victimes. Barbara comparant le procès en cours à celui « d’AZF, dans lequel certaines victimes n’ont pas vécu assez longtemps pour en connaître le verdict », quand Martine pense même à une impunité pour Servier et ses laboratoires. « On parle beaucoup du procès des implants mammaires PIP défectueux mais peu du Mediator. De toute façon, Servier a le bras long. Comme au temps de l’affaire du sang contaminé, il s’en sortira, à l’image de Fabius… », déclare Martine, résignée.

 

 

 

« Complicité des gens de l’Etat »…

Gérard Bapt l’évoque sans l’évoquer. Mais les concomitances entre Jacques Servier et le pouvoir sont connues. Il a entretenu des rapports étroits avec les personnalités politiques de premier plan, à l’instar de Roselyne Bachelot, Xavier Bertrand et même Philippe Douste-Blazy. En février 2011, Le Canard Enchaîné révèle que des correspondances entre l’ancien maire de Toulouse et Jacques Servier ont été retrouvées au siège du laboratoire lors d’une perquisition. Des lettres qui prouveraient des liens d’intérêt entre eux, notamment par le biais de subventions accordées par Servier à des projets menés par Douste-Blazy dans les années 90 (par exemple, le projet « Monica » consacré à l’étude des infarctus du myocarde de Haute-Garonne aurait bénéficié d’un coup de pouce de 85.392 francs, selon le Canard, ndlr). Des révélations qui succèdent à celles déjà sorties dans Charlie Hebdo, selon lesquelles le député-maire de l’époque aurait joué de son influence auprès de Jacques Servier afin de faire embaucher sa femme, cardiologue, au sein du laboratoire… Philippe Douste-Blazy a été entendu par la mission parlementaire, présidée par Gérard Bapt. « Il a minimisé leur rapport. Cela n’a finalement eu aucun impact dans l’affaire, mais ça faisait partie de l’ambiance générale. »

 

Chronologie :

1976 : le Mediator est commercialisé par les laboratoires Servier. Il est majoritairement prescrit comme un coupe-faim.

2003 : Il est retiré de la vente en Espagne et en Italie.

2008 : La pneumologue Irène Frachon alerte sur les risques liés au Mediator.

2009 : L’Afssaps retire le Mediator en France, car les risques de valvulopathie sont avérés.

2012 : Le procès pénal débute à Nanterre, contre Jacques Servier et ses laboratoires, pour tromperie aggravée. La défense obtient un report de la procédure.

2013 : Le procès reprend devant le même tribunal, avec 700 parties civiles face à Servier.



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