L’orphelin du Vel d’Hiv

Il y a soixante et un ans, les 16 et 17 juillet 1942, 13.152 juifs parisiens, dont 4.115 enfants, sont arrêtés par la police française au cours d’une opération baptisée cyniquement “vent printanier”. La plupart d’entre eux meurt à Auschwitz. Passée dans l’histoire sous le nom de “rafle du Vélodrome d’hiver”, du nom du lieu où une partie d’entre eux ont été conduits avant leur transfert vers les camps d’internement de Drancy, Beaune-la-Ro- lande ou Pithiviers, cette vague d’arrestations n’est ni la première, ni la dernière. Mais elle est la plus massive. Les premières rafles commencent le 14 mai 1941, les dernières au printemps 1944. En tout ce sont près de 80 000 juifs de France qui sont déportés vers les camps nazis, dont bien peu reviendront.

 
Robert Weinstein et Stéphanie Krug sont les auteurs de “L’orphelin du Vel’ d’Hiv” qui vient de paraître aux éditions de l’Harmattan. Un ouvrage qui se veut non pas un témoignage de plus sur le passé noir de notre pays, mais l’histoire vraie de Robert Weinstein qu’il se devait tôt ou tard de raconter, de nous livrer au nom des siens disparus et de toutes les victimes innocentes, juives ou pas, que cette terrible guerre a comptées. Mais aussi et surtout pour rappeler que l’histoire est un éternel recommencement. Qu’hier comme aujourd’hui, l’actualité de ces jours derniers en témoigne encore, le peuple juif reste toujours et sans aucune raison, la cible déclarée d’extrémistes de toutes sortes.

Stéphanie Krug, comment s’est faite la rencontre avec Robert Weinstein ?
Journaliste scientifique à Montréal, je faisais partie d’un comité de rédacteurs scientifiques et une de mes collègues, rédactrice, m’a évoqué un jour l’histoire de Robert Weinstein, un homme qu’elle venait de rencontrer et qui lui avait demandé de transcrire des enregistrements audio narrant son épopée. Fascinée par ce qu’elle me racontait, j’ai souhaité prendre con- naissance du texte qu’elle avait transcrit. J’ai tout de suite été frappée par le caractère exceptionnel du sauvetage de Robert et sa cavale en plein Paris, en compagnie de Denise Milhaud, alors qu’il était traqué par la Gestapo. J’ai alors décidé de prendre contact avec Robert. Nous avons mangé au restaurant et décidé que nous travaillerions ensemble pour la mise en récit de ses enregistrements audio.

Quel est l’élément déterminant qui vous a conduits, tous les deux, à décider de raconter à deux voix son histoire ?
Robert avait une histoire à raconter et je pouvais l’aider à la traduire avec mes mots. Son témoignage audio ne fut pas suffisant. Nous avons beaucoup discuté ensemble pour éclaircir certains faits, pour les consigner. Il m’arrivait aussi parfois de me nourrir de ses silences pour comprendre son ressenti.

En fait comment s’est passée votre collaboration ? Il vous a dicté son vécu, ou bien ce fut un véritable partage, où chacun a apporté sa vision des choses, son histoire propre pour conforter l’autre ?
Chacun a apporté sa vision des choses. Nous avons travaillé en étroite collaboration. Robert avait du mal à trouver des mots pacifiés pour narrer son histoire. Il était sous le joug de l’émotion, ce qui est tout à fait compréhensif. J’avais plus de distance, parfois de discernement. Je devais apporter certaines nuances à ses propos et ma propre vision, car j’ai inscrit son histoire dans le grand fleuve de l’Histoire.

 

La rivalité mimétique

Près de 70 ans après ces jours sombres de notre histoire, comment a-t-il réagi à l’obligation de devoir se replonger dans un passé douloureux ?
Son travail de remémoration des faits n’est pas récent. Il a mis douze ans à sortir de l’oubli, à accepter de revenir sur les lieux du drame, en faisant face à la douleur qui devait surgir à chaque instant. Il a été accompagné dans son travail par des thérapeutes.

Etait-ce pour lui, un engagement à respecter pour défendre la mémoire des siens ?
Oui, tout à fait, c’est un engagement à défendre la mémoire des siens et à dire la vérité.

Par rapport à tout ce qui a déjà été écrit sur le sujet, était-il vraiment nécessaire et opportun de livrer cette histoire de plus ?

Malgré tout ce qui a été dit, n’en demeure pas moins, dans l’opinion publique, et surtout, au Canada, une grande méconnaissance de la Shoah et plus précisément de la rafle du Vel’d’Hiv qui s’est déroulée à Paris, en France, donc, et non en Allemagne. Les Canadiens ne connaissent pas véritablement cette page sombre de l’Histoire de France, les terribles exactions commises par l’État français. Ils se sentent aussi loin de tout ça, du fascisme, du nazisme, ils sont avant tout pacifistes.

 

Une leçon de courage

On le voit chaque jour, et aujourd’hui plus qu’hier avec l’affaire du gang des barbares, l’antisémitisme est toujours d’actualité. Avez-vous une explication à cette mise en cause constante du peuple Juif ? En avez-vous disserté avec Robert Weinstein pour justement prendre la décision d’écrire “L’orphelin du Vel’ d’Hiv” ?
Nous n’avons pas parlé ensemble de l’antisémitisme ordinaire qui sévit malheureusement encore un peu partout dans le monde. La barbarie dont fut l’objet Ilan Halimi ne fut jamais évoquée par Robert, peut-être parce que c’était un acte de trop et que Robert, par dégoût, ne souhaitait pas en parler, mais par contre, nous avons longuement échangé sur l’affaire Dreyfus, sur la condamnation de cet innocent réhabilité douze ans plus tard, après son emprisonnement à tort sur l’île du Diable. L’antisémitisme, selon moi, est une force irrationnelle de rejet, de stigmatisation, qui se nourrit de fantasmes collectifs et mène à des actes tout aussi irrationnels. Il est d’autant plus irrationnel qu’il s’attaque à l’innocence. Il est un mal qu’il faut combattre à tout prix, perpétuellement car il se nourrit d’ignorance et de préjugés. Dans l’histoire, le peuple juif, à mon sens, est, selon l’acception de René Girard, dans La violence et le sacré, un bouc émissaire. Il y a rivalité mimétique. Les “Juifs” sont supposés posséder quelque chose que les autres n’auraient pas, ils sont enviés, jalousés, ils suscitent la rivalité mimétique. En l’occurrence, pour le gang des barbares, ils sont supposés posséder l’argent que ces derniers n’ont pas.

Durant toute votre collaboration, votre partage, si vous aviez à définir Robert Weinstein, que vous diriez de lui ?
Robert Weinstein est un homme à la fois grave et léger. Il a aussi beaucoup d’humour. Il est parfois désabusé. Il est très lucide, très méfiant et ne donne sa confiance que très difficilement. 

Avez-vous ensemble un autre projet ? Peut-être un film, d’autant plus que Robert Weinstein est un ancien cascadeur ?
Oui, éventuellement un film. Robert Weinstein aimerait que cela se fasse en Amérique du Nord, là où il vit aujourd’hui.

Quelle leçon peut-on tirer de ce livre, de cette histoire ? Comment faire en sorte que cela ne se reproduise plus ?
Robert Weinstein demeure sceptique sur la nature humaine et pense que ces choses terribles peuvent tout à fait se reproduire, que la propagation de la haine est très efficace et rapide, que l’irrationnel domine parfois le cœur des hommes et que la diaspora juive internationale et Israël ne sont toujours pas à l’abri de menaces d’extermination, après des persécutions séculaires. La leçon à tirer est une leçon de courage pour ceux qui ont aidé les enfants comme lui, condamnés à mourir, à se sauver de l’Enfer des Hommes et qui n’ont jamais eu, en échange de leur sacrifice et des risques qu’ils ont encourus, de récompense. Pour ma part, rendre lisible et visible ce témoignage fut un enseignement, et aussi l’occasion de faire justice car il n’y a jamais eu de véritable justice, en France. La plupart des criminels de guerre sont passés entre les mailles du filet, ont été protégés par des gens corrompus et leurs condamnations finales furent minimes au vu de leurs méfaits.

Propos recueillis par André-Gérôme Gallego


“L’orphelin du Vel’ d’Hiv”, de Robert Weinstein et Stéphanie Krug Editions de l’Harmattan

 



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