[L’œil du philosophe] Robert Redeker : “La radicalisation et les pièges du vocabulaire”

robert redeker okDes batailles peuvent se perdre parce que le vocabulaire aura été mal choisi. Ainsi croit-on combattre la tentation subie par une partie de la jeunesse française de verser dans le terrorisme islamiste en pourfendant sa ‘’radicalisation’’. Partout apparaissent des cellules psychologiques ‘’anti-radicalisation’’. Les politiciens de tous bords affirment l’urgence de lutter contre « la radicalisation ». Si l’intention en est bonne, les mots employés risquent néanmoins de provoquer l’effet inverse de celui originellement recherché : valoriser ce qu’on entend condamner, favoriser ce que l’on souhaite proscrire.

Radical est un joli mot qui renvoie à l’idée de racine. Autrement dit: de source, de commencement, d’origine, bref de pureté. Dans la politique française, le radicalisme entendait incarner le républicanisme dans toute sa pureté. La République radicale, c’était la République tout court ! La République dans son essence ! L’imaginaire transporté par le mot de ‘’radicalisation’’, qui est un imaginaire de l’authenticité, entre en contradiction avec le message que la société veut envoyer à cette jeunesse. Se servir du mot de ‘’radicalité’’ pour désigner l’islamisme djihadiste revient à le valoriser plutôt qu’à le condamner, à le rendre attrayant. C’est en effet laisser supposer que la vérité (l’adéquation à l’origine) de la religion musulmane réside dans cet islamisme.

« D’autres mots pour désigner cette folle dérive »

Dans son usage anti-islamiste, le mot de ‘’radicalité’’ dit exactement le contraire de ce qu’on veut lui faire dire. On souhaite qu’il signifie : dérive, perversion, monstruosité, trahison du sens et des origines. On veut signifier que la radicalisation est tout à fait contraire à l’islam, qu’elle est une forme d’apostasie. Et, bien que ce soit là ce qu’il importe de faire comprendre à cette jeunesse à la dérive, c’est l’inverse que l’on dit !

Le même vocable désigne le Parti radical, les Radicaux de gauche et les assassins du Bataclan. Cette confusion signale que quelque chose est inadéquat – et, par suite, inopérant – dans notre lexique politique. Radicalité est un mot qui ennoblit la cause que l’on défend. Radicalisation est un mot qui enjolive jusqu’à l’absolu le combat que l’on mène. Monsieur Hollande et Monsieur Valls veulent faire gagner à la France ce qu’ils appellent une guerre. Ils ne pourront y parvenir – ‘’nous’’ ne pourrons y parvenir – tant que nous ne trouverons pas d’autres mots pour désigner cette folle dérive que ceux, valorisants, de ‘’radicalité’’ et de ‘’radicalisation’’.

 

Robert Redeker

 

 

 



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