Littérature ; Bernard Minier va glacer votre été !

Auteur de nouvelles, Bernard Minier a grandi dans les Pyrénées. C’est cette région chère à son cœur qu’il a choisie pour cadre de son premier roman, “Glacé”, un thriller à couper le souffle qui vous tiendra éveillé durant vos nuits d’été et vous fera également réfléchir sur la société moderne et ses dérives.

Bernard Minier, comment vous est venue l’envie d’écrire ?
Si je vous dis que j’écris depuis très longtemps, depuis l’enfance en fait, que j’ai quasiment toujours écrit depuis que j’ai été en âge de le faire, vous comprendrez qu’il est difficile de répondre à cette question sans se livrer à une forme de storytelling. Je me souviens cependant d’une lecture de Robinson Crusoé par une maîtresse remplaçante qui m’a profondément marqué à l’école primaire de Montréjeau. Elle avait une voix qui donnait vie aux mots. J’ai lu il y a quelque temps l’extraordinaire “Seul le Silence” de R.J. Ellory et j’ai immédiatement pensé à ce jour-là en découvrant le personnage d’Alexandra Webber, l’institutrice. Je me souviens qu’au cours de cette lecture, je me suis retrouvé transporté avec Robinson sur son île, que j’ai éprouvé sa solitude, sa rage de vivre, sa peur, son ingéniosité… Et, presque immédiatement, la certitude précoce que je ne voulais pas seulement entendre les histoires des autres mais écrire les miennes. A partir de ce moment-là, je n’ai plus cessé d’écrire, ni de lire…

Vous avez commencé par des nouvelles. “Glacé” est votre premier roman. Pourquoi cette tentation pour le thriller ?
Les concours de nouvelles est un exercice auquel je me suis livré presque par hasard, à un moment où je ne savais pas trop dans quelle direction aller. Il fallait que j’écrive quelque chose et puis c’était l’occasion de me mesurer aux autres, de savoir où j’en étais. Cela dit, j’ai toujours aimé en lire. Du “Passe-Muraille” au “Jour rêvé pour un poisson-banane” de Salinger, les meilleures nouvelles sont des diamants bruts, sans scories ni fioritures ; c’est l’essence de la littérature sans le flacon, sa quintessence. Le thriller, de son côté, c’est le jeu du chat et de la souris avec le lecteur, c’est une façon de le prendre par le col et de lui dire : «Mon ami, accroche-toi, parce que ça va secouer» ; c’est un peu les montagnes russes, on va jouer avec les nerfs du lecteur, avec sa curiosité, son impatience, sa crédulité, le balader, le berner, le faire sursauter, le retourner comme une crêpe à la fin. Mais je ne voulais pas que “Glacé” soit uniquement un thriller, j’avais aussi, me semble-t-il, des choses à dire sur la société française d’aujourd’hui et sur les sociétés modernes en général. C’est pourquoi j’aime les polars scandinaves : pour ce qu’ils disent entre les lignes. Quand on a lu Nesbo, ce qui se passe aujourd’hui en Norvège paraît, hélas, un peu moins surprenant.

La construction d’un monde nouveau

Votre livre a pour cadre les Pyrénées où vous avez grandi, mais également Toulouse. Qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui relève de la fiction dans votre livre ?
Le Comminges existe, évidemment, mais je vous mets au défi de trouver Saint-Martin-de-Comminges sur une carte ! C’est une ville imaginaire constituée de plusieurs autres villes qui ne sont d’ailleurs pas toutes dans les Pyrénées. La vallée qui mène à l’Institut n’existe pas non plus mais elle est inspirée de quelques vallées isolées que je connais, comme celle qui suit l’Ourse de Ferrère au-dessus de la Barousse ou encore la vallée du Lys, derrière Bagnères-de-Luchon. L’usine hydroélectrique du début, ce lieu totalement insolite et hostile perché à 2000 mètres d’altitude, lui, existe, paradoxalement, mais dans les Hautes-Pyrénées, pas en Haute-Garonne. Vous voyez, c’est un peu compliqué. A Toulouse, par exemple, j’ai pris des libertés avec la réalité tout en étant conscient de celles-ci : à un moment, mes policiers du SRPJ contemplent les toits de Toulouse depuis les fenêtres de leurs bureaux, ce qui est totalement impossible depuis les locaux du boulevard de l’Embouchure, mais ça me plaisait de l’écrire ainsi : “Glacé” est une fiction et toute fiction, même la plus modeste, est construction d’un monde nouveau.

De même, vous êtes-vous inspiré de personnalités et de situations réelles dans la région pour créer vos personnages, comme ceux de la famille Lombard ?
Alors là, si je réponds oui, vous allez me demander des noms ! Sérieusement, la famille Lombard n’existe pas mais, bien entendu, j’ai lorgné du côté de quelques capitaines d’industrie et quelques grandes dynasties d’entrepreneurs, pas spécialement de la région d’ailleurs, au moment de créer les personnages d’Eric Lombard et de son père Henri. Et puis, Eric Lombard a un peu le physique de Richard Branson… Mais la ressemblance s’arrête là ! Pour les autres personnages, il m’arrive d’emprunter des traits à telle ou telle personne que j’ai pu croiser mais leur situation géographique m’importe peu. Donc, non, “Glacé” n’est pas un roman à clé : ne cherchez pas des gens réels derrière les masques.

La psychiatrie, source d’abus incroyables

Vous avez créé un institut psychiatrique, un centre de rétention pour criminels dangereux unique en Europe. A la fin de votre ouvrage, vous précisez que les techniques de soins que vous décrivez, existent réellement. Comment vous êtes-vous documenté ? Pensez-vous que les gens sont fascinés par ces tueurs en série sanguinaires ?
J’ai été stupéfait, effaré, terrifié par ce que je découvrais au fur et à mesure que je me documentais sur le volet psychiatrique. Le pouvoir insensé dont disposent les psychiatres en France à partir du moment où, pour une raison ou pour une autre (cela peut être la dénonciation d’un conjoint, de membres de votre famille ou même de voisins), vous vous retrouvez dans leur collimateur. Cela donne des frissons. N’importe qui, et j’insiste sur ce point, peut se retrouver un jour victime de cette mécanique infernale capable de broyer les caractères les mieux trempés ; la psychiatrie est bien sûr indispensable pour tout un tas de raisons, et d’abord parce qu’on n’a encore rien trouvé pour la remplacer, mais elle est aussi une source d’abus incroyables dans une démocratie. C’est l’un des derniers territoires où survivent des pratiques totalement inhumaines et quasiment moyenâgeuses, qui posent la question de la dignité humaine et du libre arbitre. Si vous ne devez lire qu’un seul livre sur le sujet, ce sera “Enfermez-les tous!” (de Philippe Bernardet et Catherine Derivery, Editions Robert Laffont, ndlr) C’est terrifiant ! Bien sûr, j’ai accumulé une importante documentation pour ce volet de l’histoire. J’ai aussi regardé du côté du Québec, qui a mis en place il y a quelques années des méthodes révolutionnaires et très en avance sur les nôtres pour traiter les patients les plus dangereux, comme à l’Institut Pinel de Montréal. D’autre part, le tueur en série est devenu tellement tarte à la crème pour moi que je ne voulais surtout pas que le mien ait le rôle principal. Je voulais que ce soit un monstre, forcément, parce que je suis comme un enfant : j’aime les monstres, j’aime me faire peur, j’aime frissonner, mais je voulais aussi lui donner une épaisseur humaine, une cohérence, une crédibilité. Et puis, qui mieux que le serial killer peut exprimer aujourd’hui cette part de noirceur, d’inconnu, de danger qu’il y a en chacun de nous ? Vous savez, le tueur en série est au thriller moderne ce que l’inceste ou le parricide étaient à la tragédie antique, un personnage ou un crime emblématiques des maux d’une société. Aurait-on reproché à Sophocle ou à Eschyle de traiter toujours les mêmes sujets ?

Vos représentants de l’autorité détonnent par rapport à l’image que l’on peut se faire de la police et de la gendarmerie : Servaz cite du latin et écoute de la musique classique, Espérandieu a une sexualité ambigüe, Ziegler fréquente les boîtes de nuit lesbiennes ou encore Samira qui fascine par son look. Avez-vous rencontré de tels personnages dans la réalité ?
Non, les policiers que j’ai rencontrés ne ressemblent guère à mes personnages ! En même temps, j’ai rencontré pas mal de policiers qui écrivent et qui lisent beaucoup, donc de ce point de vue-là, le commandant Servaz n’est pas si hors norme. Je vous remercie de poser cette question sur “l’ambiguïté sexuelle” : j’attendais qu’on me la pose depuis longtemps mais, dans toutes les interviews que j’ai faites, le sujet n’est jamais venu sur la table. Je crois que c’est assez simple : je voulais parler de la France d’aujourd’hui, dans toutes ses composantes, y compris celle-là, et c’était très jubilatoire d’aller à rebours des personnages traditionnels du polar. Par ailleurs, j’entends encore autour de moi trop de discours homophobes, sexistes, misogynes… Cela dit, vous savez qu’il existe dans la police et la gendarmerie françaises une association qui s’appelle le FLAG, l’association des policiers gays et lesbiens ? J’ai découvert ça en interviewant des policiers pour mon prochain livre. C’est une association qui a pignon sur rue et dont les membres assument pleinement leur identité sexuelle : la police a pas mal changé ces dernières années, il fallait aussi que j’en tienne compte.

Un page-turner

Il y a dans votre livre différentes intrigues dans le temps et dans l’espace, qui se nouent pour au final se rejoindre. C’est comme cela que l’on monte un bon polar selon vous ?
J’ai bien sûr étudié la mécanique de précision du thriller, le côté page-turner, ce plaisir de savoir que l’on va tenir le lecteur en haleine et l’obliger à tourner les pages encore et encore, c’est presque une ivresse, ça a un côté apprenti-sorcier, démiurge. Et quand, vers la fin, les différents fils que vous avez tissés se nouent, comme vous dites, que les rouages se mettent en place, on éprouve, je suppose, la même jubilation que le type qui termine un puzzle, l’ébéniste qui assemble les pièces de son dernier meuble ou le mathématicien qui résout une équation.

La musique est très présente dans votre ouvrage. Pourquoi ?
Parce qu’elle est très présente dans ma vie, comme du reste dans la vie de la plupart de mes contemporains : comparez le pourcentage de la population qui lit des livres et celui qui écoute de la musique ! «L’homme est un animal qui compose et écoute de la musique», nous dit George Steiner, qui prétend également que nous sommes entrés dans une civilisation «d’après le mot», autrement dit celle de l’image et du son. “Glacé” parle de la société d’aujourd’hui et la musique y est omniprésente. A un moment donné, c’est devenu presque un jeu, un gimmick d’imaginer ce que chaque personnage écoutait. C’était aussi un peu comme si j’étais en train de tourner un film et que je réfléchissais à la BO de chaque scène au fur et à mesure.

Justement, “Glacé” pourrait faire un bon film car il s’agit d’un livre très cinématographique…
Que Dieu ou plutôt les producteurs vous entendent ! Je me suis amusé tant de fois à rêver quel acteur pourrait jouer le rôle de Servaz ! A ce sujet, il y aura peut-être une petite surprise dans le deuxième tome, si la scène n’est pas “coupée au montage”…

On reverra donc Servaz et son équipe au cours d’une nouvelle enquête ?
Bien sûr, si je ne me fais pas écraser par une voiture ou assassiner par un tueur en série d’ici là !

 


2 COMMENTAIRES SUR Littérature ; Bernard Minier va glacer votre été !

  1. Troc dit :

    je suis de montrejeau une amie d’enfance de votre sœur et je vous felicite pour votre parcourt j’espere vous lire bientôt et mes amitiés a martine

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