L’Homme d’Europe

Plus que la résistible ascension du Parti du Congrès en passe de gagner les élections en Inde, plus que l’hypothèse d’un ministère de l’Innovation et de l’Industrie confié après le 7 juin à Claude Allègre, plus que la folie meurtrière d’un sergent américain tuant cinq de ses camarades en Irak ; après la mobilisation mondiale contre la pénalisation de l’homosexualité (dans 80 pays en Asie et en Afrique) ; au-delà d’un championnat de France de football qui en appelle à Corneille ou à Racine alors que le rugby, sans tomber dans le théâtre de boulevard, évite les tragédies télécratiques ; c’est à nouveau l’Europe et ses sondages qui retiennent l’attention : 51 % des Français comptent s’abstenir, 28 % porter pour les listes UMP, 22 % pour le PS, 13 % pour les listes Bayrou, 10 % pour Cohn-Bendit, 6 % pour le FN, 5 % pour les listes NPA. Ce sondage reflète une période de crise, un doute continu après le “non” au référendum européen de 2005, un manque d’enthousiasme (le taux d’abstention augmente à chaque sondage pour atteindre peut-être celui de 2004 : 57 % !).

 
Raisons de cette situation : mode de scrutin curieux dans des régions-circonscriptions sans la moindre identité et empêchant le moindre lien entre le député et l’électeur ; la médiatisation de la cuisine interne des partis accentuant le désenchantement vis-à-vis des politiques, du Politique et de l’Europe ; colère des Français face à l’euro inflationniste, crainte de voir disparaître notre modèle social, incompréhension quant au fonctionnement et aux pouvoirs du Parlement Européen, multiplication des rumeurs sur les reproches faits aux euro-députés (ils sont inutiles) – c’est faux – ils sont manipulés par les lobbies (vrai et faux) ; ils ne travaillent pas (là il faut analyser au cas par cas) ; le Parlement européen est une voie de garage pour les Français (plutôt vrai), “Strasbourg est une bonne planque” (oui et non), en tout cas pas plus qu’au Palais-Bourbon.
Et si l’on donnait aux Français du grain à moudre philosophique et littéraire, ne ressentiraient-ils pas l’Europe autrement. Avec George Steiner ils “dessineraient” la carte des cafés et obtiendraient ainsi l’un des jalons essentiels de la notion d’Europe ; ils découvriraient qu’il y a «une relation féconde entre l’humanité européenne et son paysage», que «les composantes intégrales de la pensée et de la sensibilité européennes sont fondamentalement pédestres» que «l’Europe est le lieu où le jardin de Goethe touche pres-que à Buchenwald» ; «qu’être européen c’est tenter de concilier, moralement, intellectuellement et existentiellement les idéaux rivaux, les exigences, la “praxis” de la Cité de Socrate et celle d’Isaïe». Occasion de rappeler aussi la définition de “l’homme d’Europe” par Paul Valéry qui «ne peut et ne doit en aucune manière se laisser définir par la race, ni par la langue ni par les coutumes mais seulement par les désirs et l’amplitude de la volonté», allant jusqu’à préférer à l’Europe institutionnelle une «Europe mentale». Moment idéal pour relire Romain Gary, notamment dans “Europa” quand il nous propose l’équation parfaite «Culture = Europe» ; Gary qui nous livre peut-être la clé du non-démarrage de cette campagne dans “La nuit sera calme” : «La France a été pendant trois ou quatre siècles l’Europe ; pendant trois ou quatre siècles l’Europe c’était la France et c’est pourquoi la France a tant de mal à penser européen, elle croit qu’il suffit pour cela de penser français».

Stéphane Baumont


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