Les Mots et Maux de Mai 68 ?

C’est Michel de Certeau qui disait que “Les révolutionnaires de Mai ont pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789”… Et comme l’histoire aime souvent se répéter, on peut se demander avec raison si les temps et les jours qui viennent ne nous prépareraient pas un remake du fameux Mai 68… Mais pour 2012, juste après la trêve des confiseurs*…

 
Au départ, comme me le rappelait mon père, car pour ma part je venais de naître, la génération de mai 68 est peut-être la première qui, en masse, a pris conscience du pouvoir des mots. Elle a senti que les mots n’étaient jamais neutres, qu’ils n’avaient pas forcément le même sens selon l’endroit géographique, social ou même métaphorique où ils étaient prononcés. Et à fortiori aujourd’hui, internet aidant,  nommer n’est ce pas tenir le monde dans sa main ? Alors, pas innocent si, à l’époque, une chanson d’amour des Beatles, en fin de compte très étrange, datée de 1965 “The Word”, commençait par «Say the word and you’ll be free». Puis, dans ce qui est censé n’être qu’une chansonnette entraînante, on trouvait pour refrain : «Maintenant que je sais que ce que je ressens est juste. Je suis ici pour vous montrer à tous la lumière». Des paroles érotico-politico-bibliques de John Lennon, à plus d’un sens prémonitoires, qui vont marquer une époque et surtout insinuer une ligne de comportement, une prise de con-science…  

La réalité de “Mai 68”

A l’inverse de ce que certains prétendent, “Mai 68”, ne fut pas le fruit, le produit d’une génération spontanée, mais la prise de con-science générale que dans une économie de croissance soutenue, les profits augmentaient, mais pas les salaires. Avec une classe moyenne corvéable à merci qui allait pour une fois rompre le silence et descendre dans la rue… Consciente alors, comme aujourd’hui, que la Droite ou la Gauche soient au pouvoir, à Paris, en Région, dans le Département ou dans la Ville, c’étaient toujours les mêmes qui raflaient le jackpot… Des connivences supérieures, des combinazione faites pour que chacun puis-se conserver son rôle dans la société, son pouvoir politique comme syndical. Un bel équilibre de fausses oppositions qui se fait depuis toujours sur le dos du français moyens, celui qui, vaille que vaille, se lèvera toujours pour faire tourner la marmite France.
Pour ceux qui s’en souviennent, ou comme moi l’ont étudié, en décembre 1967, le Premier ministre d’alors, Georges Pompidou, ancien fondé de pouvoir chez Rothschild, tout un symbole pour les opposants de l’époque, avait promulgué des ordonnances visant déjà à démanteler la Sécurité sociale. Même si elles ne furent pas la cause directe des “événements de 68”, elles en créèrent le terreau, renforcèrent les solidarités syndicales et étudiantes. Le déclic pour d’importantes grèves dans l’industrie qui accrurent la mobilisation des travailleurs comme des cadres.

Le sens des mots…

Deux mois historiques par l’action, les débordements, mais aussi par le vocabulaire, par la langue qui les ont exprimés. En ces temps, en effet, on prit pleinement conscience, peut-être pour la première fois, du sens de la mise en place d’une stratégie de communication. De parler non pas de n’importe où, mais justement depuis quelque part, sous entendu, la télé aidant, d’un lieu stratégique, symbolique qui marquerait les esprits. Sans oublier que désormais l’on se devait de choisir “les mots pour le dire”.
Ca n’est pas une nouveauté ; la base sera toujours douée de spontanéité révolutionnaire comme elle sera méfiante vis-à-vis des partis et des syndicats. Même si alors le mot “camarade” exprimera une volonté de fraternisation, de partage, d’égalité généralisée. C’est surtout Le mot “chienlit” évoqué par le Général de Gaulle, provisoirement dépassé par le cours des choses qui marquera la riposte, qui marquera la rue. «La réforme : oui ; la chienlit : non», restera peut-être la citation la plus célèbre de cette époque car tombée de l’auguste bouche du chef de l’État. Mais surtout parce qu’elle sera reprise en cœur par des étudiants qui par leur réponse : «La chienlit, c’est lui», briseront un tabou et placeront le grand homme à un endroit où il ne s’était jamais trouvé.
Oui, Mai-Juin 68 fera le procès de la consommation, quand le marché dictait, déjà, nos comportements.
«Consommez plus, vous vivrez moins», proclamait un tract de l’époque. Mais surtout les évènements n’auront pas surgi de nulle part mais seront la conséquence d’une crise qui trouvera ses maux dans le contexte mondial comme national. La guerre du Vietnam, le génocide au Biafra, le régime gaulliste de type présidentiel et autoritaire, l’accroissement des inégalités sociales, la couche sociale médiane mise en difficulté… La perte de valeurs comme de repères de justice, l’impression d’être arrivé à la fin d’un système.
Cela ne vous rappelle t-il rien ?

Attention 2012 pourrait être l’année de tous les dangers…

* (La possession de Loudun, présentée par M. de Certeau, coll. Archives, n° 37, éd. Julliard, 1970, p. 7)



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