Les grandes heures du Château de La Réole

Quand on suit le ruban bleu de la route qui trace entre Beaumont de Lomagne et Verdun-sur-Garonne, on aperçoit à un moment donné derrière des arbres et comme de très loin, sur une hauteur cachée de frondaisons, une grande bâtisse zébrée de rouge et de blanc d’où émergent des tours et pour qui ne connaît pas, on se demande ce que peut être un édifice si imposant aux confins de la Haute-Garonne et du Tarn-et- Garonne, dont on devine l’assise monumentale et en même temps la fantaisie de la pierre blanche et de la brique rose en tranches égales, qui donnent une impression de monument incas quant à l’alternance des matériaux et, un je ne sais quoi, de jamais vu nulle part dans notre région.

D’en haut et du dedans

Quand on s’approche, l’édifice s’assied davantage sur son coteau et prend un tel espace et une assise si fondée, que les quatre tours qui plantent le carré, ressemblent à des troncs d’arbres séculaires dont la base donne une puissance à son élévation. Mais les tours sont d’angles, coiffées de toitures et pour ainsi dire ; ancrent la bâtisse des quatre côtés de telle façon qu’elles en assurent le splendide agencement. D’anciennes douves courent tout autour mais surtout ce qui frappe l’œil et l’esprit, c’est le lieu dominant qui tire le regard d’où qu’il se promène, allant de l’un à l’autre des points cardinaux. Là, il dévale en de fortes pentes gazonnées, plus loin il survole des taillis et gagne l’horizon ; comme sur des ailes.
C’est Pierre de Cheverry, fils de son père qui était un magnat du pastel, Pierre étant le beau-frère de Pierre d’Assézat, étant donc du sérail de l’aristocratie du bleu dont s’enrichit Toulouse, qui le premier, pose la première pierre sur ce territoire à peine défriché, en cette fin du XVIe siècle où la Renaissance fleurit partout ; pour être exact en 1579. Et c’est de la main et des plans de Dominique Bachelier qui se l’est faite dans tant de demeures dont l’hôtel d’Assézat, lui étant fils et héritier du premier Bachelier, que s’érige d’un lieu gagné sur les bois, l’un des plus beaux édifices qui soient de nos régions, plein d’allure, d’une fierté forte et aussi d’une grâce légère ; malgré d’imposantes proportions. Le joyau étant la cour intérieure suivie dans son carré de coursière sur consoles de pierres, de galeries secrètes surmontées de pilastres ioniques, et dont l’entrée s’augure d’un escalier à double volée. Là, on y dansait comme à Blois dans ce décor de pierre où l’élégance le dispute à la préciosité. On y fêtait ce qui était de circonstance.
Les vestiges de son fondateur sont tellement éloquents qu’on en est confondu d’admiration. L’élan des salles hautes dont les fenêtres planent vers de grands horizons, la cheminée monumentale aux effets bichromés du rose de la brique et du blanc de la pierre, si festonnée de figures et moulurée, enrichie de marbre rouge ; qu’elle semble à elle seule se souvenir du siècle. Nul doute que le feu y rageait dedans et que des femmes magnifiques figuraient dans la salle, toutes à leur avantage ; quand la soie des robes se frolaient. Nul doute que le petit cabinet reculé après des couloirs vastes dont les murs peints à fresque de jolis médaillons à la détrempe, de personnages historiques ou mythologiques, était le lieu des confidences.
On y fêtait beaucoup du temps de Cheverry, quand les nobles du pastel s’y retrouvaient et que les joues des dames rosissaient d’un regard.

Les trois déesses

Puis, les Cheverry ont passé la main à Jean-pierre Colomés à l’aube du XVIIIe siècle qui, lui, ledit Jean Pierre, a donné souffle au parc et espaces nouveaux en s’inspirant du faire de Le Nôtre, jouant entre «couvertes» et «découvertes», y plantant un verger d’espèces disparues, érigeant sur les socles les œuvre d’Arcis où Diane Zéphir et Flore se pavanaient.
Aux heures de la Révolution, tout a changé comme il se devait, à la fois de maîtres des lieux et même de destin. Puis, comme reprenant droit sur ses origines, l’arbre et la ronce en d’épais fourrés ont cerné les hauts murs si longtemps et de telle façon qu’il s’y est oublié, le bel édifice. La nature a repris ses droits. Il faut voir les photos d’avant sa splendide restauration, plutôt sa renaissance quand, dans les années quatre-vingt, mil neuf cent quatre-vingt ; après un long abandon, le Conseil Général de la Haute-Garonne l’a fait sien. Deviner sur image, les prémices de son effondrement. Derrière les taillis, le château reste droit mais la pierre semble lasse entre les ronciers, juste avant de se déliter et la brique se corrode. Même s’il reste sur ses assises, si les angles sont francs, si les toits des tours en révèlent la haute présence ; on le sent pris au piège du temps, sauf que là, c’est le lierre qui l’assaille.

De la Renaissance à sa renaissance

La renaissance du château de La Réole force l’admiration. Les meilleurs artisans de l’Europe entière ont conjugué leurs arts ; aussi bien charpentiers et tailleurs de pierre, que vitriers du verre soufflé, tout a été refait selon d’anciennes méthodes avec des matériaux non pas étrangers mais de l’époque même, sans ajout ou légère entorse, de même les murs repeints à la détrempe qui donnent un air de villa d’Este.
Et, quand on va avec le jardinier qui raconte le parc, outre le tracé à la Le Nôtre, les vergers replantés et la vigne en contre-bas, il vous dit que le gazon d’une densité peu commune et d’un vert sombre, vient droit d’une graine d’époque retrouvée dans un conservatoire. Les pans gazonnés du parc sont les mêmes qu’au moment de sa plantation, ce qui ne lasse pas de surprendre ; d’une telle conscience de retrouver le temps.
Et, comme son frère cadet de Larra ou de Merville, chaque été le château de La Réole se prête à des divertissements. On y conte des histoires en en faisant le tour, en troupe émerveillée par les comédiens qui s’apostrophent, on agite le secret dans la cour intérieure, quand quelqu’un vous souffle à l’oreille une phrase, retransmise aussitôt comme faisant passer de l’un à l’autre ; une même émotion. Ou bien, comme l’été dernier c’était «La moisson du cirque» de la Grainerie compagnie, les danses de Sara Ducat ou bien celles de Lise Pauton qui dansait et mimait.
On y expose de l’art en oubli des siècles passés, très contemporain. Pour vraiment rêver, on s’attable sous les auvents de toile ou bien on revient au château et du bord des douves, on promène son regard sur les socles vides, les futaies en contrebas, les belles dénivellations gazonnées et, en se tournant vers la falaise des murs ; on y cherche ce qu’ils nous racontent.

J.R.G.



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