Les Grandes Heures de l’Aéropostale part 2

I Le «Marche ou crève» de Guillaumet

Au terme d’un vol nocturne qui n’en finit pas et navigant à vue depuis des heures en tâtonnant du cap, Guillaumet affale son Potez dans les Andes, qui se démantèle contre la roche, face au sommet du Laguna Diamante. Des jours durant, il brasse une neige drue, des jours durant et des nuits ; avec quelques lampées de rhum, des sardines et du lait et il force le destin à le tenir en vie. Il marche ou plutôt il clopine sur un sol profond où, parfois, il se perd tout entier. Ses pieds pour ainsi dire n’existent plus, hachés qu’ils sont par le rocher et le froid le saisit au point qu’il en devient presque insensible.
Après des jours d’attente, partout dans le monde des vivants, on le croit à jamais disparu et son nom augmente la liste noire. Mais Guillaumet a la vie chevillée au point qu’il atteint une pente et qu’il voit sur des lambeaux de terre des laissées animales, donc une proximité de troupeau, donc de probables humains. Peu après une femme emmène «l’aviator» dans une maison de garde du Rio Laucha et le sauve et un Potez se pose et descend de son bord St Exupéry ; qui le ramène à Mendoza le nourrit, le couche et veille le héros.

II Le pilote des lettres

St Exupéry se joint à l’équipage de ceux qui survivent, il est aussi des grandes traversées que Pierre-Georges Latécoère trace de Dakar à Natal et au-dessus de l’Atlantique, ajoutant ainsi au défi un savoir voler en des allers et retours si nombreux, qu’ils ont à leur actif, eux les pilotes, tant d’heures de vol qu’on dirait franchi le cap des débuts balbutiants et mortels.
La Ligne pousse jusqu’à Rio puis Montevideo puis elle longe les côtes du Pacifique. St Exupéry s’y donne avec la ferveur qui le caractérise. Entre deux pages où sonne le succès, le pilote des lettres est de ceux qui dorent la compagnie, pas par autant d’exploits mais par la passion du manche qu’exaltent ses romans. Autant dire qu’il y culmine dans ses pages tout aussi bien que quand il vogue sur les airs ; de même quand ses amours secoués d’orages avec Consuelo l’oblige à d’étranges négociations avec lui-même. Changement brusque d’habitation, décisions prises à l’emporte-pièce ou passion très avouée, le cher Tonio, pour Sylvia Reinhardt ou peu avouée pour Ann Morrow Lindbergh ; la femme de qui on sait.
St Exupéry traverse l’Aéropostale plutôt qu’il ne s’y voue comme le fait Mermoz. D’ailleurs, vers la fin, quand le déclin de la compagnie s’annonce, il se trouve qu’il est gentiment destitué, et que l’Aéropostale, après avoir été la C.G.E.A autrement dit «Compagnie générale d’entreprises aéronautique» qui deviendra juste après Air France, le laisse sur la piste et lui propose des missions internes qui ne l’intéressent pas. Il faut dire qu’il relève d’un accident sérieux qui grève sa santé, précédé d’une série d’autres et qu’il est pour ainsi dire en incapacité de piloter même s’il s’obstine à quelques échappées.

III En son dernier vol

Puis, Mermoz disparaît, lui qui annonçait à qui voulait l’entendre qu’il voudrait «ne jamais descendre.» Et c’est ce qu’il a fait le Grand Jean : un jour qu’il décolle de Dakar avec le «Croix du sud» qui revient disant que quelque chose ne va pas dans l’hélice, qui prend un autre avion, un Farman dont les moteurs sont au sol mais que Lavidalie rajuste sur les instances de Mermoz en aussi peu de temps que possible – pas même une heure – et qui décolle à l’aube plein sud et qui quelques heures plus tard dit que tout va bien et indique sa position et, en ultime message, annonce qu’un moteur a cessé. Puis, plus rien ; que le silence et tant d’interprétations que le temps passant. On pense que Mermoz a sombré. Sauf que, quelques jours plus tard, quelqu’un dit avoir vu l’hydravion non loin du rocher de St Paul mais cette fausse annonce agite le mirage de sa disparition.
On patrouille en tous sens, avions et remorqueurs, en suivant le trajet. C’est Guillaumet qui dirige les opérations (ce qui n’est pas sans faire penser aux recherches d’Amundsen dans son Latham à la même époque, patrouillant au-dessus du pôle à la recherche de Nobile échoué sur la banquise et qui disparaît corps et bien dans le blanc polaire) Puis, le silence épaissit et la certitude d’avoir perdu Mermoz s’inscrit dans les consciences. D’ailleurs, peu après, on inhume sa mémoire en des funérailles nationales aux Invalides. Et, malgré lui et tout ce qui l’auréole, il entre de plein fouet dans la légende.

IV En plein azur

La grande épopée de Latécoère et de l’Aéropostale, après la disparition de Mermoz devient une tragédie qui s’écrit dans le ciel, comme pour en effacer toute trace. C’est un cycle fatal qui frappe les carlingues de ses héros et que le sinistre opéra de la guerre achève.
Un jour de novembre clair et serein de 194O, Guillaumet décolle son Farman aux couleurs d’Air France, flanqué de Reine ; de Marseille pour rallier Beyrouth via Tunis. Quand, dans le ciel de Malte, la belle île aux palais dorés, en plein azur, il se trouve pris dans un affrontement aéronaval entre des porte-avions anglais établis dans leur fief et des zincs italiens pugnaces. Et lui, que les Andes avait épargné, reçoit la mitraille, le Farman s’éventre, s’enflamme, chute en vrillant et ouvre la mer.
Quelques années plus tard, juste avant que les canons ne se taisent, St Exupéry chausse un Lightning P.38 le fameux : un régal de pilote, à Borgo et vogue dans un azur parfait au- dessus de la grande bleue ; autant dire sans ombre de rien. D’ailleurs le Lightning répond parfaitement à cette sérénité. Puis, il y a l’improbable et surtout l’inconnu puisque l’on ne sait rien ou peu même si tout récemment l’avion du grand prince des airs a été retrouvé et stipule de l’endroit du naufrage. Est-ce l’irruption d’un Messerschmitt après une rafale ou une défaillance mécanique du superbe appareil ?
St Exupéry, en ce jour de juillet, dès le soir, est porté disparu, évanoui quelque part au-dessus de la côte où l’azur du jour s’est assombri. Disparu tout à fait et gommé par les eaux qui se ferment si bien sur ceux qui tombent d’en haut ou d’au-dessus. Mais, trêve de lamentations ou de vibrants commentaires, puisque ces hommes, tant de fois caressaient leur destin ; comme impatients de ne pas y survivre.

J.R. G



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.