Les corps parlants

Alors que le coût du cyclone Yasi en Australie atteint jusqu’à 3,7 milliards d’euros, que l’Union Européenne gèle les avoirs de 46 proches du clan Ben Ali, que les “voyages” de Mam ne cessent d’enrichir l’actualité d’une ministre en vacances avant que de l’être selon certains du pouvoir ; au-delà de la victoire d’un XV de France peu convaincant avant de rencontrer une Irlande peu convaincante elle aussi, de l’insolente santé de l’industrie du luxe (sa croissance est-elle sans limite ?), c’est le temps long de l’histoire d’une nation, le temps pesant d’un pouvoir devenu illégitime et le temps immédiat, événementiel qui se télescopent hier en Tunisie, aujourd’hui en Égypte où l’après-Moubarak se joue entre la Place Tahrir et Washington, dans le silence et la discrétion des intellectuels français, obnubilés par l’islamisme et incapables de penser une démocratie arabe. Pour Régis Debray «les intellectuels sont tétanisés parce qu’ils ont une trouille bleue de l’Islamisme et qu’ils ne savent pas quoi penser des mouvements populaires qui, tôt ou tard, risquent de se retourner contre Israël» ; pour Alain Finkielkraut «il faut rester vigilant car on ne sait comment ça va tourner» ; Bernard-Henri Lévy souhaite «l’extension des mouvements démocratiques à l’ensemble du monde arabo-musulman».

 
Toute la difficulté étant pour Olivier Mongin «de concevoir l’inscription des valeurs démocratiques dans des cultures politiques différenciées». Pour André Glucksmann les événements actuels doivent nous conduire à nous «débarrasser de deux grandes théories» : celle de la “fin de l’histoire” de Francis Fukuyama qui veut que «la modernisation économique amène la démocratisation», la seconde dite du “choc des civilisations” de Samuel Huntington qui tend à «faire du monde islamique un bloc monolithique hostile aux valeurs occidentales» ; enfin pour le Professeur au Collège de France Henry Laurens : «si les intellectuels médiatiques n’ont pas grand-chose à dire, c’est parce qu’ils analysent le totalitarisme islamiste comme ils analysaient le totalitarisme soviétique. Mais si les intellectuels restent discrets, les experts montent en force sur le plan du monde arabe comme sur le climat régnant en France aujourd’hui».
“Méfiance” et “dégoût” : voilà ce qu’évoque aux Français la classe politique actuelle d’après une étude publiée par le CEVIPOF : élus et partis politiques ont vu leur image se dégrader fortement depuis un an, y compris à l’échelon local. Après la «société de confiance» prônée par Alain Peyrefitte il y a quarante ans, voilà la “société de défiance” celle des électeurs vis-à-vis de la classe politique alors que 58 % des Français s’intéressent à la vie politique et que 61 % d’entre eux souhaitent que Nicolas Hulot soit candidat aux Présidentielles de 2012.
Une majorité de Français ne fait confiance ni à la droite (affaire Bettencourt ; réforme des retraites, remaniement laborieux) ni à la gauche (primaires difficiles, décote de DSK, offensive de Mélenchon, primaires comme machine à perdre) ni aux élus locaux (les maires et conseillers généraux perdent respectivement 13 et 11 points de confiance) : «Les Français ont l’impression que la scène politique nationale n’est plus qu’un théâtre d’ombres et que les élus sont impuissants à répondre aux problèmes de la société… Cette défiance peut déboucher sur un abstentionnisme protestataire ou sur une poussée des populismes de droite ou de gauche» souligne Pascal Perrineau qui ajoute que les Français attendent qu’on leur décrive un «cap à cinq ou dix ans», en quelque sorte à défaut d’un messianisme idéologique ou d’un sauveur charismatique, une lueur d’espoir incarnée par un DSK ou un Fillon (candidat à la place de Nicolas Sarkozy ?). Pour le linguiste et philosophe Jean-Claude Milner «l’acte politique, ce sont les corps parlants… Dans la démocratie, le gouvernant n’a qu’une seule crainte : qu’on se souvienne un jour que, en droit c’est aux gouvernés que le pouvoir revient» (Alain serait-il de retour avec son “contrôleur” et ses “contre-pouvoirs” ?). Et d’ajouter : «En France on pratique la discussion politique… C’est une manière bien particulière de nouer parole et politique. Dans cet exercice, les gouvernés parlent comme s’ils étaient en position d’être des gouvernants». D’où le succès des émissions qui rompent avec le ronronnement médiatique, qui apportent un discours politique à des gens qui, a priori, ne s’y intéressent pas, qui permettent une respiration républicaine en créant chaque jour ces “îlots d’irrévérence” essentiels à la démocratie.

Stéphane Baumont


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