L’empire du ballon rond

Et voilà, au-delà des événements – politiques, économiques et sociaux – l’événement des événements qui va transformer – dès le 11 juin – le “village mondial” en “planète foot” à travers les retransmissions des matchs, l’écriture de l’épopée ou la tragédie de la défaite, la désespérance des supporters et les prurits des nationalismes loin d’être fédérés par l’Empire du ballon rond. Comme d’habitude «on va demander au football plus qu’il ne peut donner. Au lieu de consentir à sa part de bêtise, on le truffe de valeurs et de messages édifiants» (Alain Finkielkraut) ; comme d’habitude, on continuera à dire pis que prendre de l’entraîneur national dont écrit déjà le voyage au bout de la défaite tant et tant annoncée ; comme d’habitude certains tenteront d’identifier le football avec un nouveau tiers-mondisme émancipateur en s’abandonnant aux discours en un melting-pot alors que nous en serions plus tôt au “meltdish” faisant de notre pays la «France plurielle» qui gagne (Renaud Camus). Voilà venu le temps (pendant un mois) du téléspectateur-acteur qui joue puis «refait le match» (comme Eugène Sacomano) en ayant l’illusion roborative d’être le joueur en disant et en faisant : «Je construis, j’ordonne, je dribble, je distribue, je dessine le football sur le terrain».

 
Voilà donc le temps des dessinateurs de football sur les terrains de l’Afrique du Sud : temps de la gloire fragile d’un jeu, de la poésie contagieuse d’une passion, de la mondialisation impériale d’un sport et de la mythologie enthousiasmante d’un combat. Temps de “l’opium du peuple”, du drame exemplaire ou de la bagatelle sérieuse ; temps de l’orgasme du but et de l’erreur d’arbitrage, temps des batteurs de légende et du jouer “juste et efficace”.
Temps choisi par la revue “Le Débat” pour déterminer les enjeux du pari sur l’avenir : remettre les choses dans l’histoire, leur histoire, notre histoire. Parce que, comme l’écrit Pierre Nora, «dans une société qui se comprend de moins en moins elle-même et se consacre moins à la réflexion qu’à la communication, il est impératif que subsistent les lieux consacrés à la communication de la réflexion ; à une époque où la vie politique est coupée des idées par manque de temps, de recul et de perspective, il est indispensable qu’il y ait des philosophes, des historiens, des analystes non pour dire aux politiques ce qu’ils doivent faire mais pour les éclairer sur ce qu’ils font ; non pour dire aux citoyens ce qu’ils doivent penser, mais pour les rendre mieux maîtres des choix qui s’offrent à eux». Voilà les ambitions d’un Pierre Nora. Pour sortir (ou tenter de le faire) d’un «monde enfermé dans un présent perpétuel, condamné au zapping et dominé par la toute-puissance des médias» pour s’extraire «d’un monde abusivement abandonné aux émotions mémorielles et pourtant sans mémoire».
La conjonction d’une relance d’une revue connue “Le Débat” ambitieuse et enthousiasmante et l’irruption de la Coupe du monde de football semblent vouloir, l’une comme l’autre, pour paraphraser Nietzsche «déraciner l’avenir» ! Soyons les enthousiastes défricheurs de ce temps à venir.

Stéphane Baumont


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