Le vol de l’histoire

Il est des semaines où les “une” se succèdent sans pour autant s’effacer et donner l’impression d’écrire l’histoire au cœur de la quotidienneté transformant malgré lui le citoyen en historien du moment loin de la routine ou du sensationnalisme des faits divers : le vécu et la lecture de ces différents moments de l’histoire illustrent la présence des vieux démons que ne manquent pas de relater certains ouvrages parus récemment.

 
Ainsi “Le monstre doux” de Raffaele Simone, modèle tentaculaire et diffus d’une culture puissamment attirante, au visage à la fois souriant et sinistre qui promet satisfaction et bien-être à tous en s’assurant de l’endormissement des consciences par la possession et la consommation tout en entretenant la confusion entre fiction et réalité ; ainsi l’ouvrage de trois universitaires américains (North, Wallis et Weingast) “Violence et ordres sociaux” où il est avancé que ce n’est pas le progrès économique qui constitue le fondement des sociétés, mais la stabilité de l’ordre social, que le principal problème des sociétés humaines est celui de la régulation de la violence en leur sein, la plupart d’entre elles, qualifiées «d’États naturels» endiguent la violence par le biais d’une manipulation politique de l’économie visant à établir rentes et privilèges ; ainsi l’ouvrage du britannique Jack Goody “Le vol de l’histoire” c’est-à-dire la mainmise de l’Occident sur l’histoire du reste du monde, l’Europe ayant conceptualisé et fabriqué une présentation du passé toute à sa gloire et qu’elle a ensuite imposée au cours des autres civilisations (le continent européen aurait donc tort de revendiquer l’invention de la démocratie, du féodalisme, du capitalisme de marché, de la liberté, de l’individualisme et même de l’amour courtois !) ; enfin “Le renversement du monde” d’Hervé Juvin démontre que le système occidental ne domine plus le monde, n’a plus le monopole du bien ni des certitudes et que nous con-naissons et vivons la première crise de l’unification planétaire.
C’est dans ce contexte de critique, de remise en cause, de nouvel éclairage que les événements forts succèdent aux moments d’émotion avec un sentiment d’accélération de l’histoire qui réintroduit la vitesse dans notre appréhension du quotidien. Ainsi la petite phrase du Pape autorisant le préservatif «pour réduire le risque de contamination»… peut-être au service d’une sexualité plus humaine ; c’est un véritable tournant après des années d’inflexibilité – depuis la fin des années 1960 avec Paul VI puis avec Jean-Paul II – c’est aussi, à sa manière, l’hommage rendu au Cardinal Lustiger qui affirmait que «Nul n’a le droit de propager la mort».
Sur le plan politique, le remaniement ministériel est à peine réalisé que la déclaration de politique générale du Premier Ministre est attendue comme un adoubement parlementaire donnant le sentiment fugace que le régime primo-ministériel n’est pas loin de sa réalisation en dehors d’une période de cohabitation ; le remaniement est à peine entré dans les esprits que la guerre fratricide Sarkozy-Villepin se poursuit sur fond d’affaire Karachi remettant au cœur de l’actualité la Raison d’État, le financement des campagnes présidentielles, la corruption et l’absence d’éthique dans les contrats d’armes et des prises de décisions politiques – ne plus verser de commissions – qui auraient entraîné la mort de dizaines de Français à Karachi ; le remaniement est à peine terminé qu’Alain Juppé et Michèle Alliot-Marie accompagnent le Président Sarkozy au sommet de l’OTAN à Lisbonne où les principales avancées sont le retrait des troupes de combat d’Afghanistan d’ici à 2014 et l’accord de la Russie pour coopérer au bouclier antimissile en Europe ; le remaniement est à peine sorti du temps des critiques qu’Arnaud Montebourg annonce sa candidature aux primaires socialistes pour une «Nouvelle France» et l’instauration d’une VIe République alors que Jacques Julliard qui vient de quitter “Le Nouvel Observateur” pour “Marianne” trouve la gauche «minoritaire socialement» et «majoritaire culturellement» et la voit regrouper «quatre électorats divergents : des bourgeois libéraux, des fonctionnaires jacobins et étatistes, des ouvriers sociaux-démocrates et une nouvelle bourgeoisie bobo libertaire».
Autant d’éléments, de réflexions qui nous incitent à rappeler, comme l’a montré Tocqueville, que l’opinion majoritaire n’interdit pas de penser, mais elle enlève le goût de le faire, elle ne persécute pas mais elle occupe l’esprit à autre chose, elle n’empêche personne de s’exprimer mais elle ne donne pas accès aux médias de masse. C’est la raison pour laquelle, selon Y.C. Zarka, «la démocratie lieu par excellence de la liberté d’expression, peut être également celui où la pensée elle-même devient inaudible. Le risque de la vérité est le risque de cette inaudibilité.»

Stéphane Baumont


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.