Le temps des boulangers

Au-delà du décès de Marie-France Pisier, de l’assassinat d’une femme
élue (une première en Corse), au-delà des circonstances du drame
nantais qui restent encore mystérieuses, du rapt de sept cyclistes
estoniens au Liban, du délabrement de l’industrie militaire russe (vers
un doublement de la production de missiles dès 2013), plus que la
tauromachie inscrite au patrimoine immatériel de la France et que la
bénédiction urbi et orbi du papa Benoît XVI, c’est la situation dans
laquelle se trouve le Président-sortant-candidat, Nicolas Sarkozy qui
suscite la réflexion des commentateurs et notamment Jean-Louis
Bourlanges, Président de la Fondation du Centre et de Stéphane Rozès,
politologue.

 
Pour le premier «les partis traditionnels se révèlent incapables d’opposer un véritable discours d’adaptation victorieuse à la situation actuelle» et de dénoncer «la tendance au repli identitaire» confortant en cela Stéphane Rozès soulignant que «c’est Patrick Buisson incarnant une ligne nationale identitaire qui l’a emporté. Elle est cohérente, idéologiquement, politiquement et électoralement, avec le discours présidentiel de Grenoble établissant un lien entre immigration et insécurité… avec le débat sur la laïcité censé répondre à certaines pratiques des musulmans et avec l’abandon du Front républicain». Ainsi le Président Sarkozy poursuit-il deux objectifs : déplacer le débat de l’économique et du social aux questions idéologiques (identité, nation, République, laïcité) ; glisser d’un débat gauche-droite à un débat droite-extrême droite. Stratégie creusant un fossé au cœur de l’UMP et accouchant d’une éventuelle candidature Borloo, ouvrant peut-être le champ de nouveaux possibles au Président sortant, plus… à l’aise dans un duel de deuxième tour avec Marine Le Pen qu’avec un candidat de la gauche républicaine. Mais c’est peut-être d’abord la peur de perdre qui paralyse la droite classique comme la gauche classique : «comme à Abidjan», souligne Jean-Louis Bourlanges, «le temps des boulangers est arrivé» : «Les hommes politiques nous roulent dans la farine, rusent avec l’opinion et espèrent que nous ne verrons rien. Le résultat est accablant : entre l’incohérence du discours de Nicolas Sarkozy et l’insignifiance de celui du PS sur les réformes. Les Français sentent que le compte n’y est pas, repèrent qu’on leur dit ce qu’ils ont envie d’entendre et flairent l’imposture». Et de souligner que Nicolas Sarkozy a raté la rupture sur deux points essentiels :
1) la remise en cause du laxisme financier, des déficits et de l’endettement ;
2) la concentration de la politique sociale sur la résorption de la fracture intergénérationnelle. Jean-Louis Bourlanges ne voit guère, pour le moment que François Hollande qui «fait un effort pour poser les problèmes de l’économie et de la société française dans des termes adéquats». Mais «il doit compter avec une mythologie et une stratégie électorale unitaires qui oblige la gauche à ne jamais rompre avec ce qu’il y a de moins raisonnable en elle.»
La logique, pour le Président de la Fondation du Centre, voudrait donc qu’il y ait un centriste, que celui-ci soit Jean-Louis Borloo dont la candidature se heurte néanmoins à deux difficultés : difficile de défier un Président dont il a été le ministre pendant plus de trois ans ; difficile et regrettable de favoriser l’accès de Marine Le Pen au second tour des Présidentielles. Alors quelle solution ? Que la percée de Borloo soit telle qu’elle rende impossible une candidature Sarkozy (Borloo devenant dès lors un candidat de substitution et non un candidat de complément) ; que la percée ne se faisant point, Borloo et le Centre monnayent leur ralliement au candidat-Président en demandant une modification de la loi électorale par l’introduction d’un scrutin proportionnel de liste – celui introduit en l’occurrence par les socialistes en 1985 avec éventuellement une prime majoritaire. Il faudrait alors au centre un projet, une organisation et un leader.
Le tout dans une ambiance bien curieuse et, à certains égards, à fronts renversés : Marine Le Pen, comme le souligne Stéphane Rozès passe «par la rhétorique de la République et de la laïcité derrière laquelle elle se met à l’abri pour stigmatiser le musulman, l’immigré, l’étranger… Elle travaille les contradictions de la gauche et de la droite» au point que Jean-Louis Borloo et un certain nombre de leaders de droite et de centristes «redoutent un scénario à l’italienne, avec une force de la droite classique devenue populiste, qui, à terme, passerait alliance avec une extrême-droite devenue nationale-populiste». Cela les obligerait donc à s’allier avec la gauche ou à se renier. Y aurait-il d’ailleurs pour eux le choix ?

Stéphane Baumont


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