Le temps de l’Hypercritique

Au moment même où Claude Guéant, Secrétaire général de l’Élysée fait la une du “Monde magazine” sous l’appellation “Le Vice-Président”, le “Cardinal du Président” – une première sous la Ve République illustrant le poids de cet homme de l’ombre passé désormais sous la lumière des médias au point d’avoir métamorphosé le plus haut fonctionnaire de l’État en “vice-Président” de facto du régime “hyperprésidentiel de Nicolas Sarkozy” – trois analystes (un psychanalyste, un chercheur au CNRS et un médiologue) décrivent, à leur manière, le Chef de l’État, faisant l’objet d’une pluie torrentielle et tropicale de critiques (à hyperprésident, hypercritiques) conduisant à des sondages à la baisse et à une interrogation sur les capacités de réactivité du Président alors que 2012 s’annonce déjà comme ligne d’horizon du front politique.

 
Pour Jacques-Alain Miller «le moment présent est à la sarkofatigue. Il se prend de plein fouet l’une de ces rapides oscillations récurrentes dont l’humeur politique des Français est coutumière». Le psychanalyse insiste sur le facteur du temps passé au pouvoir et de la lassitude d’une opinion publique qui quête le Président sous le candidat : «le Français a le sentiment d’avoir fait le tour du truc» et demande la pause. Considérant que le Chef de l’État souffre de «gloutonnerie politique» (“l’ogre saura-t-il se mettre à la diète ?”), Mille voit se profiler «la retraite de Russie» non sans éliminer l’hypothèse d’un “électrochoc” dont Sarkozy, le politique, a le secret.
Pour le chercheur Christian Salmon auteur notamment de “Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formuler les esprits”, nous sommes au moment “Katrina” (nom du cyclone de 2006 où George W. Bush commit nombre d’erreurs d’appréciation) d’une présidence, «moment où un Président perd à la fois la confiance des électeurs et sa crédibilité en tant que narrateur politique». Et de noter que «le sarkozysme se donne à lire depuis trois ans comme une succession de séquences, d’engrenages narratifs, un feuilleton intriguant propre à capter l’attention». Mais “l’hyperglosie” de même que l’inflation d’histoires ruine la crédibilité du narrateur. Sarkozy, en est venu à incarner un nouvel individu type que le sociologue américain Richard Senett a défini ainsi : «un nouveau moi, axé sur le court terme, focalisé sur le potentiel abandonnant l’expérience passée». Il se trouve, selon C. Salmon, que «l’hyperprésident, maître de la séquence et de l’agenda, modélise jusqu’à la caricature cet individu néolibéral, faisant sans cesse appel au volontarisme politique et au potentiel des individus et recourant sans cesse à la rhétorique de la rupture». Le chercheur au CNRS rappelle ensuite que «Jacques Chirac avait un effet sédatif sur la société française alors que Nicolas Sarkozy est un formidable excitant (qui «propage un sentiment de toute-puissance ! Sarkocaïne !») Et de s’interroger, pour la deuxième partie du quinquennat sur la «mytholepsie», mot désignant le penchant des hommes politiques à se raconter et à se mettre en scène pour capter l’attention et conjurer la crise de participation qui traverse toute la société. Quelle “mytholepsie” Nicolas Sarkozy va-t-il être en mesure de mettre en scène pour redevenir le meilleur des présidentiables ?
Pour le médiologue et philosophe Régis Debray, auteur de “dégagements” mais aussi d’une préface aux grands discours de guerre du Général de Gaulle, «Sarkozy est l’anti de Gaulle parfait, auquel ne manque aucun bouton de guêtre, pas même l’insulte au Québec et l’Otan à la boutonnière. De Gaulle n’avait qu’un ennemi, c’était l’argent, et l’argent est au pouvoir». Et l’ancien conseiller de François Mitterrand de porter sur la politique le même regard que sur le sport au point de parler de «nos matches électoraux» : «Êtes-vous OM ou PSG ? On peut prendre parti, pour s’amuser. Mais prendre feu et flamme ? La politique a décroché de l’Histoire. C’est le rendez-vous des médiocres. Ceux qui rêvent d’une voiture avec chauffeur». Et d’ajouter comme pour accroître notre pessimisme ou pour nous ouvrir les yeux sur la réalité : «De Gaulle c’était encore, paradoxalement, Aragon-Ferrat mais c’est Johnny Hallyday qui gouverna.»
Trois regards, trois commentaires, trois points de vue qui expliquent à leur manière Sarkozy et le Sarkozysme. Voilà venu le temps de la ou des réponses…

Stéphane Baumont


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