Le monstre doux

Alors que Laurent Fabius – apparemment loin du Politique – révèle dans son dernier ouvrage “Le cabinet des douze” son rapport personnel à l’art avec «ses regards sur des tableaux qui font la France» en rappelant «qu’aimer l’art suppose une aptitude au silence et à la méditation, qui n’est pas la vertu centrale quand on brigue un canton de montagne ou une circonscription urbaine», Michel Houellebecq – surmédiatisé et déjà profilé en “Gon- courable” – laisse les médias présenter “La Carte et le territoire” ; alors que le “couple surprise” de l’année Aubry-Royal ne cesse d’afficher ses accords – entente cordiale jusqu’à quand ?, la balade des prétendants à Matignon fait l’objet de chroniques et de sondages qui donnent le sortant (Fillon) largement favori à sa propre succession ; mais il faut bien un peu de dramaturgie pour donner l’illusion d’une guerre picrocholine savoureuse plus pour les médias que pour une opinion publique hostile à la réforme des retraites et voulant – avec les syndicats peut-être le 23 septembre prochain – démontrer que la “démocratie d’opinion” comme la “démocratie constitutionnelle” pourrait avoir raison contre la “démocratie représentative” et sa volonté générale – d’hémicycle – contestée de plus en plus sur le front de la démocratie de proximité ou de la démocratie représentative ; alors que l’émotion publique est sollicitée par le patron de l’antiterrorisme français assurant que la menace d’un attentat sur le sol français «n’a jamais été aussi grande», deux universitaires, Raffaele Simone (auteur de “Le Monstre doux. L’occident vire-t-il à droite ?”) et Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France (préparant un livre sur l’idée d’égalité) n’hésitent pas à proposer des constats cliniques sur notre vie politique et à livrer des diagnostics que ne manqueront pas d’analyser les équipes des candidats déjà en campagne pré-présidentielle.

 
Pour Raffaele Simone, la gauche n’est plus porteuse d’un grand projet «à la hauteur de son temps». Face à elle, la droite nouvelle l’emporte parce qu’elle a compris notre époque «consommatrice, individualiste, pressée et médiatique et sait se montrer pragmatique et sans idéologie». Cette droite conquérante s’est associée aux chefs d’entreprise comme aux hommes des médias pour promouvoir une société de divertissement et de défense des intérêts de court terme tout en promettant la sécurité et la lutte contre l’immigration. Un projet que Raffaele Simone appelle “le monstre doux”. Et de souligner que «la politique de Nicolas Sarkozy me semble exemplaire de cette nouvelle droite refusant d’imposer les plus riches, flirtant avec le populisme et certaines thèses d’extrême droite». Face à cette droite, selon le philosophe italien «la gauche ne comprend plus notre temps» ; et de citer les changements radicaux qu’elle n’a pas compris : l’idée de l’unification européenne, la critique de la réunification allemande, la critique écologique du productivisme, l’apparition d’un facteur ethnique dans la sphère politique, pas assez de clarté dans la critique de l’Islam radical, aveuglement face aux violences urbaines et à l’insécurité, refus de voir le vieillissement de la population, incompréhension devant la montée en puissance des pays émergents. Le réquisitoire est lourd ; la solution : «une nouvelle gauche qui devrait s’inspirer des expériences de la social-démocratie des pays du Nord de l’Europe». Pierre Ronsavallon n’est pas en reste : dénonçant la «face sombre du sarkozysme qui flirte avec une vieille tradition populiste» et un homme politique «qui cherche à reconstituer la majorité en manipulant les cordes les plus dissonantes de la mandoline politique» il n’en souligne pas moins que «la gauche a été au gouvernement des idées avant d’avoir été à celui des ministères. Elle n’a plus ni l’un ni l’autre… ses idées se sont atrophiées, elle s’est rabougrie sur une philosophie de la dépense publique… L’enjeu central pour la gauche est de se reconstituer comme puissance hégémonique, pas seulement comme force d’opposition : être force d’opposition peut permettre de gagner, pas de gouverner.»
Deux analyses qui semblent se rejoindre et constituer une treille vigoureuse de critiques sur l’espalier de la crise dont Marc Augé (l’ethnologue) nous rappelle «qu’elle n’est pas seulement financière, économique, politique ou sociale, qu’elle ne date pas d’hier mais qu’elle est à la fois une crise de conscience planétaire, une crise de la relation et une crise des fins». Et d’ajouter, pour mieux nous inciter à mieux penser la crise que celle-ci «apparaît comme un révélateur de ce que sont les vraies négligences écologiques, la véritable indifférence sociale ou encore les vraies finalités du système de communication/consommation qui monopolise les écrans de nos télévisions.»

Stéphane Baumont


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