Le grand sabotage

Les ports français sont en grève depuis maintenant près d’un mois, de manière continuelle pour Marseille, de manière plus sporadique pour Le Havre. Pourtant, les médias sont quasi muets sur ce qui s’avère être le coup de grâce pour le port de Marseille. Retour en arrière.
Septembre 2005, grève dans le port de Marseille concernant la reprise de la SNCM. Les dockers se mettent en grève arguant que «Ce n’est pas une grève de solidarité, mais une convergence d’intérêts entre tous les métiers du port menacés par la même logique libérale». Résultat : des milliers de containers bloqués, des entreprises acculées au dépôt de bilan (comme la dernière entreprise de réparation navale du port qui a fermé les portes suite à ces événements) et une accélération du transfert de fret vers Gènes et Barcelone. Coût de cette grève pour le port : 70 millions d’euros alors que le conflit ne concernait à la base que la SNCM.
Mars 2007, nouvelle grève avec blocage du port pour un conflit avec GDF concernant… 4 emplois ! Pourquoi ? Tout simplement parce que le nouveau terminal gazier de Fos qui allait entrer en service allait voir du personnel GDF connecter les pipe-lines aux méthaniers (l’opération pouvant être dangereuse, il faut dans ce cas utiliser du personnel qualifié). Seul problème : la CGT dockers exigeait que le travail fût fait par des dockers (la CGT a le monopole de l’embauche des dockers) et tant pis pour la sécurité. Résultat : 18 jours de blocage, des milliers de containers bloqués, des entreprises encore acculées au dépôt de bilan et une nouvelle accélération du transfert de fret vers Gènes et Barcelone. Coût de cette grève pour le port : 24 millions d’euros pour un conflit portant sur un poste de travail générant 4 emplois !
Avril 2008, nouvelle grève avec contagion à d’autres ports français contre la privatisation de certaines activités du port mais le conflit est plus fort à Marseille qu’ailleurs (comme d’habitude) ! Après plus de trois semaines de blocage et de grève du zèle, les navires ayant assez de carburant se déroutent sur Barcelone et Gènes pour décharger leur cargaison et continuer leur transit ce qui cause un engorgement dramatique de ces deux ports qui refusent l’arrivée de containers qui ne leur sont pas destinés. Pris à la gorge, les affréteurs déroutent leurs navires arrivant d’Asie vers le port de Damiette, situé en Egypte, qui se trouve lui aussi rapidement saturé et rend la situation totalement bloquée. Les containers entrent à nouveau au compte-gouttes dans le port de Marseille mais le retard est tel que de nombreuses entreprises se retrouvent dans une situation dramatique avec des enseignes de grande distribution annulant purement et simplement les commandes pour cause de fin d’une opération promotionnelle dans laquelle devaient être vendus les produits bloqués tandis que d’autres se voient infliger de lourdes pénalités de retard lorsqu’il s’agit de chantiers à livrer, notamment dans le bâtiment ! Et pour en rajouter au bon goût, une grève sans préavis a été déclenchée le 9 mai (aucun rapport avec le pont de 5 jours comme de bien entendu) tandis qu’une autre a été déclenchée le 15 mai «par solidarité avec la fonction publique» ! Mon entreprise a deux containers bloqués et je puis vous dire que depuis la mi-avril certaines nuits sont très courtes et certaines journées très longues !

 

Après la grève de 2005, j’ai transféré mon fret sur Le Havre mais la distance tant maritime que routière et le coût induit m’ont fait revenir sur Marseille. La grève de 2007 m’a tenté d’aller vers Barcelone mais, aimant mon pays et espérant la rupture promise au printemps dernier, j’ai décidé de rester sur Marseille par «patriotisme économique».
Aujourd’hui patriotisme économique rimant avec suicide économique, j’ai tout transféré sur Barcelone où deux containers sont déjà en attente. Les responsables du port Catalan ne s’y sont pas trompés, ils étaient il y a quinze jours à Toulouse pour visiter les transitaires maritimes en leur expliquant que, chez eux, pas de grèves, pas de blocages et une sécurité sur les délais incomparables avec les services offerts par Marseille. Il faut dire que leur voyage en France relevait plus du voyage d’agrément que du voyage d’affaires, la CGT dockers ayant affirmé il y a quinze jours que «les privatisations partielles commençant fin octobre, le conflit durera jusqu’à fin octobre» ! Incontestablement les représentants du port de Barcelone n’ont qu’un seul argument commercial à développer devant leurs interlocuteurs français : les menaces de la CGT qui suffisent à achever ce qui restait d’activité de transit de containers à Marseille !
On comprend mieux aujourd’hui l’effondrement des ports français en général et du port de Marseille en particulier, les privilèges de la CGT sur l’embauche et les conditions de travail (grutiers payés 3 000€ par mois pour 18 heures de travail par semaine par exemple) ayant tué les ports de notre beau pays. Aujourd’hui Marseille et Le Havre, les deux principaux ports de containers français font, réunis, moins de tonnage qu’Anvers ou Rotterdam seuls. Seul problème: les Pays-Bas ont 16 millions d’habitants, la Belgique 11 millions contre 63 millions pour la France ce qui en dit long sur l’état des ports français…  Et si on ajoute, pour le port de Marseille, le racket et le vol dans les containers et la productivité du personnel portuaire (50 mouvements de containers / heure à Marseille contre 320 à Hong-Kong) on comprend mieux pourquoi ce port gère 10 fois moins de containers que Rotterdam et 27 fois moins que Singapour !
Il faut dire qu’avec un statut datant de 1947 et donnant toutes les prérogatives à la CGT, statut face auquel tous les gouvernements de droite comme de gauche ont capitulé à l’exception de la mini-réforme faite par Jean-Yves Le Drian en 1992, la faillite de nos ports était inéluctable. Rappelons simplement que, jusqu’à cette date, les dockers étaient payés à la seule condition d’avoir pointé sans obligation d’avoir travaillé ; ce qui laisse rêveur…
Pour les ports français, le mélange de l’extrémisme syndical et de la lâcheté politique ont conduit à ce qu’il convient d’appeler un grand sabotage.

Philippe David


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