Le fabuleux destin d’Auguste Seysses

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Il est du destin de certains artistes, voué au hasard, que la postérité révèle ou relègue, les uns sombrant dans l’oubli malgré une œuvre qui parfois marque leur temps qui parfois même est célébrée, au profit d’autres œuvres, sans qu’on n’en sache toujours la raison. Toulouse a fleuri de tant de peintres et de sculpteurs, entre autres le grand Falguière mais Auguste Seysses figure d’une façon particulière dans cette galerie. Son œuvre s’est hissée presque malgré elle, au-dessus des autres, la sauvant comme par enchantement, d’un oubli certain.

Dans l’atelier du maître

Il faut imaginer l’atelier d’Alexandre Falguière en cette seconde moitié du XIXe siècle quand le maître enseigne à l’école des Beaux-Arts entouré, lui le maître, d’élèves qui achevaient un buste, modelaient un nu à l’argile, faisaient sauter la pierre au ciseau, ou esquissait des poses sur la feuille. Ils étaient tous en devenir, dont certains allaient grandir en talent et en force créatrice. Il y avait Gaston Schnegg, Camille Grenier puis Antoine Bourdelle qui, quelque temps plus tard, allait sortir du bronze et de la pierre, ses œuvres monumentales et, il y avait Augustin Seysses.
Falguière était célèbre, entre autres par ses bustes d’Hugo et de Balzac, un monument en pied du grand romancier et le buste de Rodin qui lui a rendu la pareille, en coulant Falguière dans le bronze. Auguste Seysses quant à lui, progressait. Il était de ceux dont le talent s’affirmait dans le travail au lieu, comme chez certains d’être désinvolte et inné. Au cours de ces années 1884/1892 où il va vers ses trente ans, Falguière le sent en progrès au point qu’il lui fait tenter le prix de Rome. Il y échoue mais son art se confirme.
C’est dans la statuaire de femme qu’il excelle, dans le nu de marbre blanc ou les formes charnelles du bronze. Il dévoile à Paris à «L’exposition universelle» de 19OO, «La femme à la tortue», une étrange baigneuse assise sur une tortue, qui lui vaut d’être médaillé. On estime son talent jugé académique et peu controversé, comme l’est le grand Rodin ; quand il ose son Balzac presque nu.
Les commandes affluent. Auguste Seysses crée dans le monumental. Il plante «Le monument aux morts du capitaine Anglade» dans un square de Figeac qui commémore les héros de la guerre de 187O contre les Prussiens, où sabres et pointes de fusils émergent d’un groupe d’hommes, la casquette bien vissée et le regard farouche du vainqueur.
Encore et surtout il sculpte la femme, une douce «Phrynée» ou ce qu’il appelle «La pudeur» dont les formes restent classiques, presque antiques comme le sont «La Naïade» ou «La mort de Sapho». Il sculpte aussi une belle composition de marbre intitulée «Le retour» ; un couple qui s’enlace dont la femme aux courbes pleines et l’homme penché sur elle, s’oublient dans ce qu’ils ressentent.
Au détour de son œuvre, il devient un sculpteur animalier qui stylise le volume comme «L’ours» qui avance de sa masse de bronze. Un nouveau souffle passe dans sa facture qui l’apparente à Barye, le plus fameux du genre. Mais chez lui, la bête est plus interprétée que réelle. Auguste Seysses n’est pas un sculpteur réaliste. Qu’il s’agisse des femmes, toutes idéalisées ou des sujets animaliers, qui semblent davantage recréés, que venant de la nature.
Puis, il se voit commander des allégories, celles du «Théâtre» et du «Dessin», l’une très romaine avec la toge, le masque en main et l’autre plantureuse qui dominent les hauteurs du Grand Palais à Paris, en bordure des verrières.
Une photo montre l’artiste dans son atelier avec dans le fond, un marbre de femme. Lui est debout devant un nu en terre. Son modèle est en arrière plan. C’est une femme assise, un bras derrière la tête et un autre levé. La photo s’intitule «La séance du modèle». Nous sommes au début du siècle. Une ambiance s’en dégage, autant dans l’attitude de la femme sculptée, que dans celle de la femme qui pose. Ce qui est émouvant, c’est d’être dans l’intimité de l’atelier où une œuvre se fait, avec ce trio de femmes ; l’une étant réelle, l’autre étant modelée et la troisième plus hiératique en marbre.

La femme Au Lys

Et puis, quelque chose se passe dans la vie et l’oeuvre d’Auguste Seysses, comme cela arrive parfois, quand des chemins se croisent. Alfons Mucha est au sommet de son œuvre et au faîte de sa notoriété. Il est considéré dans l’Europe entière comme le fondateur de l’Art Nouveau. Il crée de tout. De l’objet décoratif en matière précieuse, de la pâte de verre, du bronze de bureau, il inspire le meuble, le vitrail mais il est surtout le maître de l’affiche, avec ses femmes couronnées, enguirlandées, fleuries ; aux formes languides, aux seins pommés, drapées où sans voile, aux cheveux qui s’éboulent sur l’épaule, aux visages lumineux, aux jambes enlacées de soie, à la beauté lyrique.
Alfons Mucha offre à Auguste Seysses une entente, autrement dit une collaboration, faisant appel au talent estimé du sculpteur non pas pour être initié par un patricien mais pour parfaire sa sculpture dont le dessin incarne si joliment les forme.
C’est ce qu’il propose à Auguste Seysses. Pour ainsi dire une œuvre en duo afin, dit-il, «d’honorer les commandes qui affluent.» Auguste Seysses n’est certes pas comme le croient certains, un simple exécutant, une sorte de nègre du bronze mais plutôt un collaborateur vigilant, qui honore son savoir-faire et rassure le grand affichiste.
Dès lors, Alfons Mucha et Auguste Seysses vont aller de pair dans un grand nombre de réalisations ; la plus célèbre étant «La Femme Au Lys» qu’on peut voir au musée d’Orsay. Des questions essentielles se posent qui, vraisemblablement, resteront sans réponse. Lequel des deux a fait quoi, de cette statue de femme légèrement renversée, couronnée de lys, à la cambrure forte, proche par l’élégance svelte des égéries à la Mucha mais aussi proche des femmes de bronze de Seysses. S’il en est de même pour la plupart des oeuvres que les deux artistes ont sculptées ensemble, on pense que Mucha brossait les croquis et que Seysses, sous l’œil du maître, les incarnait. C’est ce qui semble flagrant, concernant «La femme Au Lys».
Jiri Mucha, le fils du maître de l’art Nouveau, précise qu’une photo de Mucha qui portraiturait tous ses modèles avant de les brosser, représente une femme tenant des branches dans ses bras et couronnée de fleurs et que, sur une affiche on peut voir une femme dans une prairie de Lys ; les cheveux plein de pétales blancs, avec deux hampes dans sa main. S’il est vrai que le sujet lui est familier, il n’en reste pas moins évident que Mucha a confié la réalisation sculptée de «La femme Au Lys» à Seysses et que l’habile statuaire y a mis tout son art. Autant dire qu’il se servait l’un l’autre, comme d’une oeuvre jouée à quatre mains.

la femme au lys

Dans la boutique de Georges Fouquet

L’apogée de la collaboration entre Mucha et Seysses est sans nul doute la commande au maître de l’Art Nouveau par le célèbre bijoutier Georges Fouquet ; de sa boutique de la rue royale.
Quand on entre dans cet écrin du nouvel art qui peut se voir au musée Carnavalet tel qu’il était au moment de sa création, remonté dans son intégralité au point que le temps nous ramène à l’époque de l’ombrelle et des robes tulipes, on en ressent toutes les splendeurs, autant dans les bois précieux des présentoirs que dans les volutes des fresques, le floral et le végétal de ce style «liane» très féminin, dont les lignes s’enlacent ou s’achèvent en corolles.
Aucun espace n’est «épargné» par le décor qu’il s’agisse des sols ou du plafond, du paon dont la queue est ouverte et de celui qui, sur le côté, est en bas relief. Sous des cloches de cristal posées sur des consoles brillaient les parures, toutes inspirées par les colliers les boucles, les bracelets et les bijoux de tête dessinés par Mucha.
La statuaire de la boutique a tout le charme des muses de l’affiche, de même le bronze en bas-relief de la devanture d’une femme qui danse, la tête penchée, en effeuillant des rameaux. Seysses le Toulousain autant que Mucha le Morave, signent ce chef-d’œuvre de l’art nouveau, et le Toulousain, lui, grave son nom au bas du bronze de «La femme à la toilette» ; qui lisse ses cheveux d’un geste languide, entre deux consoles.

JRG



UN COMMENTAIRE SUR Le fabuleux destin d’Auguste Seysses

  1. Cornelis Maan dit :

    Thanks for this information about Auguste Seysses. Is there a biografy about him?
    I possess a statue made by him (I think you can call it a Phryné).

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